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Françis Alÿs

Françis ALYS

La pratique artistique de Francis Alÿs trouve son inspiration dans le flux de la vie urbaine. Durant près de deux décennies, Alÿs a sillonné les rues de Mexico et d’autres villes pour réaliser des œuvres d’art directement connectées à la complexité du quotidien. L’artiste se sert de vecteurs aussi variés que la performance, le film, la photographie, la vidéo et la peinture, pour engendrer des œuvres qui vont de l’intime au monumental. En activant une large palette de stratégies esthétiques, allant du minimalisme au baroque, en passant par le surréalisme et le conceptualisme, Alÿs met en scène des scénarios poétiques et politiques, toujours caractérisés par une impression de cyclicité et d’irrésolution. C’est à travers ce flux constant que le sens se dévoile, par strates, au spectateur.

L’installation Untitled (New York, September 2000), 2001, présente un plan fixe et serré, filmé en vidéo, de gratte-ciels du Midtown Manhattan, depuis le World Trade Center. La vidéo est projetée dans un espace à l’éclairage tamisé, associée à un canapé, une table couverte de vieux disques de jazz, une lampe et un tourne-disque jouant des morceaux de boogie-woogie. Le spectateur est invité à s’asseoir dans ce décor domestique, pour admirer cette vue urbaine, comme depuis une fenêtre. Alors que le regard est hypnotisé par les fins détails architecturaux et l’alternance délicate de nuages et de lumière sur la surface des gratte-ciels projetés, la musique transporte le spectateur vers une époque plus ancienne de l’histoire de la ville. En effet, le jazz et l’architecture furent parmi les forces fondatrices de la modernité aux États-Unis. C’est pourtant Piet Mondrian, son voisin hollandais, qui les a réunis pour la postérité dans ses célèbres peintures Broadway Boogie Woogie,1942-1943, et Victory Boogie Woogie, 1943-1944.

Il est cependant peu probable que l’œuvre d’Alÿs soit un hommage direct à la peinture de Mondrian ou à la nature de la modernité américaine, même si les deux sont sans doute des éléments auxquels il s’intéresse. Ayant étudié l’architecture et l’espace urbain, Alÿs a rapidement compris la fiction inhérente à la peinture. Celle-ci est plutôt devenue, pour lui, un exercice conceptuel pour élaborer les récits d’un corps en plein mouvement dans le temps et dans l’espace.

De ce point de vue, Untitled (New York, September 2000) accepte les dimensions idéologique et politique de l’architecture, en encourageant une impression inattendue de nostalgie, de fragilité et d’intimité. Philip Johnson (1906-2005), l’un des architectes déterminants de la skyline new-yorkaise, a fait remarquer qu’on devait considérer ses créations comme « l’espace perçu en tant que mouvement ». Si l’on considère Untitled comme une évocation de la mutabilité inhérente de la forme en tant que force de vie universelle, alors la tendance d’Alÿs à réfléchir de manière cyclique et non définitive prend un autre relief. Dans la démarche d’Alÿs, chaque chose mène à une autre, il n’y a ni début, ni fin. Il n’y a pas de conclusions, ses projets nous laissent toujours dans l’expectative. Cela n’est pas sans rappeler les ambitions ratées et pourtant grandioses de la pensée moderniste, qui préféra la raison et la connaissance à la tradition et à l’ignorance, avec la ferme intention d’améliorer la société, pour finir, aujourd’hui, dans un flottement incertain, sans direction claire.

Untitled réunit la chance et la connaissance, le monumental et l’intime, le poétique et le politique. Si la vidéo fut filmée une année exactement avant la destruction des tours jumelles, qui a bouleversé le pays tout entier, Alÿs l’a transformée en installation en 2001, montrant qu’elle fut très probablement conçue avec ce moment historique à l’esprit. Untitled est aussi une réflexion sur la vulnérabilité et le caractère inachevé des grands récits de pouvoir et de modernité. Peut-être pour rappeler qu’en fin de compte, tout est éphémère.