Max Beckmann naît à Leipzig en 1884 et à
seize ans, il s’inscrit à l’École des
Beaux-Arts de Weimar. Ses toutes premières œuvres
évoquent les travaux de Munch, Cézanne et Van Gogh.
Il se rend à Paris dès 1903. Beckmann garde toutefois
une certaine distance vis-à-vis du milieu artistique parisien,
et développe une forte personnalité qui va déterminer
toute sa carrière.
Il séjourne ensuite à Berlin et réalise
des peintures de grands formats qui justifient son rapprochement
par la critique, d’un courant “idéaliste”,
dans la lignée de Hans van Marées et des peintres
symbolistes allemands. Jeunes Hommes au bord de la mer
de 1905 (Kunstsammlungen, Weimar) traduit, par le contraste de
nus monumentaux avec l’espace infini du paysage, la fragile
grandeur de l’homme face à la puissance de la nature.
Après le décès de sa mère en 1906,
le caractère tragique de l’existence humaine devient
le sujet privilégié de son œuvre. Beckmann
affirme désormais sa préférence pour “
[…] un art qui puisse nous être toujours immédiatement
présent dans ce que la vie a de plus réel ”.
Entre 1906 et 1913, il peint des tableaux de grand format inspirés,
pour la plupart, de drames chrétiens ou mythiques.
L’artiste est convaincu que la profondeur et la plasticité
des formes sont l’expression même de la force vitale.
Il considère cependant que “ la plastique et l’effet
d’espace dans la peinture n’ont pas à rechercher
un effet naturaliste. Le réalisme dépend de la puissance
de transcription et du style personnel ”. Beckmann s’écarte,
par là, de la conception picturale des avant-gardistes
qui prônent la réduction du tableau à sa surface
et visent une autonomie de la peinture vis-à-vis du réel.
La 1ère Guerre mondiale marque profondément Beckmann.
Elle détermine une orientation complètement nouvelle
de son art. Le spectacle de la guerre, à laquelle il participe
comme infirmier, imprègne sa peinture d’un réalisme
implacable. Le chaos des tranchées lui inspire dessins
et gravures dont les compositions sont éclatées,
bouleversées, semblables à la réalité
qu’ils dépeignent. Dans L’Obus, une pointe-sèche
de 1915 (Sprengel Museum, Hanovre) Beckmann brise les conventions
picturales, les formes des corps, la structure de la composition,
pour traduire la violence de l’explosion et la douleur des
blessés. À la fin de l’année 1915,
fortement ébranlé par les événements,
Beckmann s’installe à Francfort et développe
un nouveau vocabulaire formel, déclarant vouloir parvenir
à une forme d’ “objectivité transcendante”.
Dans La Nuit (1918-1919, Kunstsammlung Nordrhein-Westfalen,
Düsseldorf), effroyable scène de meurtre et de torture,
il déforme les proportions, décompose l’espace
selon des perspectives fragmentées, durcit les contours,
force les expressions. Dans cette pièce bancale et étroite,
la réalité se transforme en un théâtre
où se joue une parabole éternelle : l’impuissance
de l’homme face à une société en proie
à la guerre et à la violence.
Durant les années 20, aux côtés d’Otto
Dix, de Christian Schad et de George Grosz, Beckmann devient une
des figures centrales de cette Nouvelle objectivité, à
laquelle le Musée de Mannheim consacre une exposition en
1925. La représentation de l’objet est désormais
au cœur de son œuvre, présent dans des sujets
divers : natures mortes, paysages, portraits et scènes
de bals. On y décèle un apaisement des formes et
de l’expression qui indique une vision plus sereine du monde.
Dans La Passerelle de fer (1922, Kunstsammlung Nordrhein-Westfalen,
Düsseldorf), les contours sont rigoureux, les formes ont
cessé d’être anguleuses, déformées.
Au moyen de couleurs vives, l’artiste restitue fidèlement
les différents éléments qui constituent ce
paysage urbain. Si l’image n’est plus porteuse d’un
message, tel que la révolte, la peur ou le cynisme, elle
reste cependant riche en symboles. La reconstitution de ce pont
de Francfort est le résultat d’une juxtaposition
d’objets hétéroclites, représentés
de manière objective, qui confèrent à l’ensemble
de la composition un manque d’homogénéité
et donne à l’image un caractère étrange
et “ grotesque ”. Les œuvres de cette période
sont souvent caractérisées par une ambivalence entre
sérieux et comique. L’Autoportrait en clown
(1921, Von der Heydt-Museum, Wuppertal) témoigne de cette
nouvelle orientation de la peinture de Beckmann. L’artiste
se présente au spectateur en costume de clown. L’univers
du cirque et des saltimbanques, thème particulièrement
présent dans cette période, devient pour lui une
allégorie de la société d’après-guerre.
Le clown est le double désabusé du peintre dans
un monde privé de ses valeurs, qui contraint les hommes,
confrontés à un vide intérieur, à
jouer des rôles dont ils sont prisonniers.
La deuxième moitié des années 20 marque
le début de la période la plus glorieuse de la carrière
de Beckmann. Sa consécration a lieu en 1932 lorsqu’une
salle monographique lui est consacrée à la National
Galerie de Berlin.
À partir de 1929, il loue un atelier à Paris et
ses œuvres témoignent d’une ambition de rivaliser
avec la peinture parisienne la plus novatrice. L’art moderne
devient alors l’enjeu d’un nouveau dialogue. L’artiste
peint des nus (par exemple Nu allongé de 1929,
The Art Institute of Chicago) et des natures mortes, qui répondent
au chromatisme de Matisse et aux formes pleines du néoclassicisme
de Picasso. À la fin des années 30, le Museum of
Modern Art de New York accroche son triptyque Le Départ
en face de Guernica. Tout en restant figurative,
la peinture de Beckmann subit pendant cette période une
mutation radicale : il adopte des moyens abstraits tels que des
couches de peinture épaisses, compactes et autonomes, pour
obtenir une nouvelle plasticité des formes et une définition
de l’espace.
À partir de 1933, Beckmann s’installe à nouveau
à Berlin. L’iconographie de ses tableaux renonce
au réalisme manifeste des années vingt, pour puiser
dans la mythologie et le symbolisme universel. Il s’inspire
d’épisodes de l’Antiquité mythique,
tels que Ulysse et la sirène, l’Enlèvement
d’Europe ou Persée. Le recours à la mythologie
permet à l’artiste d’aborder les questions
culturelles et politiques que pose le totalitarisme au pouvoir
en Allemagne. Le mythe lui donne aussi l’occasion d’accéder
à des questions fondamentales, telle que la polarité
Homme/Femme. Dans Voyage sur le poisson (1934, Staatsgalerie,
Stuttgart), Beckmann emprunte des symboles typiques, comme la
mer et le poisson, afin d’explorer l’ambivalence et
la lutte entre les sexes, dans une composition où l’absence
de définition d’espace et de temps ajoute à
la dimension mythique de la scène.
Le premier triptyque de Beckmann date de ces années-là.
Le Départ (1932-33, The Museum of Modern Art,
New York) est constitué de trois panneaux aux dimensions
monumentales, et comporte une forte signification symbolique.
Le choix inhabituel du triptyque, réservé pendant
des siècles à la représentation dans la religion
chrétienne, traduit le caractère transcendantal
que Beckmann attribue à l’art. L’homme, victime
de son destin, y trouve son salut et peut redonner un sens à
son existence. Dans Colin-maillard (1944-45, The Minneapolis
Institute of Arts), la réalité et le mythe, l’actualité
et l’imagination se mêlent dans une iconographie au
symbolisme de plus en plus complexe.
Beckmann quitte définitivement l’Allemagne le jour
où il entend le discours d’inauguration de l’exposition
“Art dégénéré ” (le 18
juillet 1937), dans laquelle figurent dix de ses œuvres.
Entre 1937 et 1947, il vit réfugié à Amsterdam,
où il peint la plupart des autres triptyques qui contribueront
à sa renommée.
L’isolement propre à l’exil pousse Beckmann
à se consacrer entièrement à la peinture.
Il en résulte une période dense et fertile, caractérisée
par une profusion des sujets, une peinture impulsive, spontanée,
aux couleurs plus lumineuses, en contraste avec sa situation difficile
de survie. Une fois de plus, Beckmann démontre que la création
artistique est un remède face à la menace omniprésente
de la mort. En accord avec sa conception tragique du monde, il
aborde les grands thèmes métaphysiques, celui de
la vie de la mort (Naissance, 1937, et Mort,
1938, Staatliche Museen zu Berlin, Nationalgalerie, Berlin), ou
de la destinée humaine.
En 1947, ayant obtenu un poste d’enseignant aux Etats-Unis
à Saint Louis dans le Missouri, Beckmann quitte l’Europe.
Dans ce qui peut être considéré comme la quatrième
période de son œuvre, l’artiste reste toujours
fidèle à un art figuratif, malgré le contact
avec la peinture des expressionnistes abstraits. En 1949, il vit
à New York et accepte une chaire à la Brooklyn Art
School. Il continue de mêler le réel à l’allégorie,
le spectacle de la vie la plus ordinaire à la fantasmagorie,
dans des peintures qui deviennent de véritables “rébus”
visuels. Son installation en Amérique marque un nouveau
départ : il traque les sujets modernes, sa palette s’éclaircit,
s’intensifie jusqu’à adopter des coloris acides.
Ses œuvres expriment le rêve d’un recommencement
toujours possible, d’un éternel retour. Beckmann
reprend, dans Les Argonautes (1950, National Gallery
of Art, Washington), une thématique plusieurs fois illustrée
depuis les Jeunes hommes au bord de la mer de 1905. Ce
dernier triptyque, achevé par l’artiste le 26 décembre
1950, la veille de sa mort, représente les artistes dans
leur recherche du sens et de la connaissance des choses, ils sont
les héritiers lointains des héros légendaires
des Grecs qui partirent à la conquête de la Toison
d’or.