> Accueil > Artistes > Patrice Carré

Patrice Carré

Patrice CARRE

L’œuvre de Patrice Carré se présente comme une installation de volumes géométriques, positionnés de manière circulaire : ces volumes sont des amplificateurs de musique et leurs enceintes, reliés par les fils de connexion tendus des uns aux autres. Les tonalités dans lesquelles ont été peints ces objets ajoutent au formalisme du dispositif général, qui renvoie de manière très explicite au style de l’abstraction géométrique, en mêlant toutefois les genres picturaux et sculpturaux. On pourrait parler ici de véritable sculpture polychrome.

Mais ce n’est pas à l’intérieur du domaine des arts plastiques (ou si l’on préfère des Beaux-Arts) et sur l’usuelle mise en question de ses genres (ici peinture et sculpture) que Formez le cercle !, 1996, intervient. La musique est convoquée pour induire une lecture à l’opposé exact de tout formalisme. Les cris d’indiens, les coups de feu, les galops de chevaux, les séquences musicales faisant référence au domaine du cinéma d’action (Western spaghetti) évoquent chez le spectateur une représentation qui se surajoute à l’immobilité du dispositif visuel. Ce dernier confirme toutefois rapidement la représentation induite par la musique et l’on découvre que les enceintes sont comme des chevaux cabrés, les amplis comme des chariots tirés par quatre montures aux robes blanches, baies ou noires. Quant au spectateur, comme l’indique Patrice Carré, il est à l’intérieur ou à l’extérieur du cercle des chariots, selon qu’ « on se trouve indien ou cow-boy ».

Formez le cercle ! cependant, ne fait jamais illusion. L’œuvre ne bascule à aucun moment dans une image claire de ce qu’elle est pourtant censée représenter (on pourrait aussi bien y voir des personnages plus ou moins bronzés faisant du ski nautique !). Car cette représentation procède foncièrement d’un état d’esprit de jeu, ou de ce que l’historien Ernst Gombrich a tâché d’analyser dans l’hypothèse des objets de “substitution”. Selon celle-ci, les objets choisis par les premiers artistes (et qui servaient leur désir d’action dans le réel) n’avaient a priori rien de commun avec ce qu’ils permettaient de représenter. De même, l’enfant qui enfourche un bâton ne suppose aucune ressemblance entre son instrument et un cheval. À l’origine de l’œuvre d’art serait un tel état d’esprit. Il permet d’envisager l’objet dans une ouverture métaphorique et une complexité d’interprétation qui dépend de celui qui regarde activement, c’est-à-dire sans crainte de ne pas obéir à un monde unique de référence, auquel il faudrait se conformer, ressembler.

Cœxistent donc, dans une seule et même œuvre, la conscience première à l’origine de toute création et la pure construction spatiale d’éléments abstraits (qui a fondé son développement, faut-il le rappeler, sur celui de l’esprit rationnel). On peut donc dire que, dans Formez le cercle ! s’opère une condensation d’éléments a priori irréconciliables : une œuvre tâchant de renouer avec les principes de la “fonction d’usage” et la même œuvre s’inscrivant dans la suite des conceptions modernes de la forme esthétique. Précisons enfin que Patrice Carré ne fait pas seulement allusion – comme dans maintes autres pièces – aux formes de l’art construit, dans un propos qui serait ironique ou ludique. Bien au contraire, l’artiste paraît apporter sa contribution propre aux recherches relatives à la perception de l’espace par le spectateur, recherches dans lesquelles l’élément sonore intervient à part entière pour enrichir la notion de “volume”.

Dans des notes diverses, Patrice Carré écrit : « Les objets de diffusion du son que je réalise ont à voir avec les enceintes acoustiques que l’on connaît, ainsi qu’avec les éléments structurels proches d’une certaine peinture géométrique et plus largement, sont liés à une histoire des formes de l’art construit. La conception de ces objets essaye de réinterroger la notion d’espace plan/volume en peinture, la réalité de son épaisseur jusqu’à son devenir de boîte. L’introduction des haut-parleurs conduit à une notion de “variabilité de la frontalité”. Selon que l’on se situe face au diffuseur sonore, on aura un point de vue muet. Si une source sonore rend l’objet bavard on aura en plus le “point d’ouïe”. Si le volume de source diffusée reste assez bas, l’artiste allemand Rolf Julius parlerait peut-être de “hauteur d’oreille”. » Pour nous la musique délivrée par Formez le cercle ! sonne alors d’un autre sens : celui des rituels collectifs par lesquels on fait advenir, selon la belle expression de l’artiste, « le merveilleux critique ».