> Accueil > Artistes > Marc Camille Chaimowicz

Marc Camille Chaimovicz

Marc Camille CHAIMOVICZ

Présentée d’abord au Centre d’art contemporain de Varsovie en 1993 puis au Consortium à Dijon et au Centre d’art contemporain le Quartier à Quimper en 1994, La suite de Varsovie, 1993-94, de Marc Camille Chaimowicz, est un ensemble pictural qui comporte 32 panneaux de bois peint (240 x 120 cm) et treize paires de peintures sur bois et toile réalisées entre 1991 et 1994, ainsi qu’un nombre variable de peintures murales selon le lieu que son installation investit.

Œuvre aux connotations fortement biographiques, dans laquelle on retrouve entre autres les motifs décoratifs utilisés avant la guerre dans un certain nombre de pays de l’Est, dont la Pologne, La suite de Varsovie apparaît comme une phase cruciale dans le travail de l’artiste. On y retrouve des pratiques et des thématiques qui ont marqué les vingt dernières années de son travail, rassemblées en une sorte d’environnement monumental, proliférant, mais délibérément mis à plat et désarticulé.

Rejoignant à “rebrousse-histoire” et en raccourci les stratégies de l’épanchement de la peinture dans l’espace vital, logiquement menées jusqu’à sa disparition – ainsi que l’avaient prophétisé les utopies modernistes – La suite de Varsovie opère aussi un renversement : c’est elle, la peinture, qui se charge, via le motif de ses panneaux, des lieux originaires qui la traversent et la suscitent. Sont ici en jeu les questions du rapport, des points de contact, voire de fusion, entre peinture et décor, des rapports entre la peinture et le lieu, entre l’acte de peindre et celui de vivre un déplacement. La question du tableau est abordée là dans une condition qui n’est aujourd’hui “assumable” que depuis l’acuité distancée installée par Andy Warhol.

Le tableau y est dédoublé pour être placé en deux positions distinctes : l’une comme icône sur le mur blanc de la galerie de type white cube, l’autre dans le décor dont elle procède en partie, qui la connote, qu’elle décode et qui la réintègre. L’œuvre est ce tout, enchevêtré. Le tableau met ici en échec la hiérarchie picturale par sa propre duplicité.

Quant au panneau, parfois porteur du tableau, dévalorisé par cet autre objet qui le soumet à une échelle de valeurs culturelles, mais néanmoins objet d’art lui-même, ni mur, ni œuvre, il assure la problématique de l’ambivalence entre la peinture et le décor. Très tôt dans les dispositifs de l’artiste, (Here And There, Hayward Gallery, Londres 1978, Un certain art anglais, ARC Musée d’Art Moderne de la ville de Paris, 1979), les panneaux sont appuyés de guingois contre le mur, comme temporairement déposés là, et leurs bords se chevauchent. C’est une manière d’incorporer le sens du temps, la légèreté de l’acte, le caractère éphémère de l’installation dont certains éléments se présentent comme des pages à tourner. La négligence affectée, délibérément jouée pour renforcer cette idée de provisoire, est parfaitement calculée, infiniment composée. Elle s’applique en toute logique au principe même de la pièce : l’établissement d’une présence précaire, dans une sensibilité au lieu spécifique investi.

Au moment où l’artiste accède au lieu originaire, La suite de Varsovie se clôt sur une “autosaturation” : elle rassemble presque trois ans de production picturale, les condense et les démultiplie. Face à face, les tableaux dans la condition de l’exposition et leurs doubles, intégrés, absorbés par le décor, nous tendent le piège d’une fausse altérité. Le tableau bute sur lui-même, se confronte à sa propre image, dans une inconfortable gémellité. Ainsi l’œuvre rompt-elle avec tout ce que peut encore véhiculer le mythe de l’unicité néo-romantique, pathétique, de l’acte de peindre. La peinture apparaît tout à coup pour ce qu’elle est : une expérience relative et relationnelle, un processus plutôt qu’une entité unique. Sans cesser d’occuper sa place ambiguë, le tableau devient ce mutant singulier, totalement requalifié par son clone.