Interview de l'artiste ERRO

par Philippe Deramecourt


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Laisser derrière soi des poubelles ça ne suffit pas !


Erro Interview

Je suis accueilli à 8h30 dans son atelier. Dès mon entrée le ton est donné. Erró s’amuse et rit de ma ponctualité : "Tu es à l’heure, encore plus ponctuel que les germaniques."

Erró est né en juillet 1932 à Olafsvik en Islande, ce pays qui possède 130 volcans actifs plus un. Erró est un volcan d’énergie. Il travaille 12 h. par jour, de son corps massif sortent des irruptions de rires ou des grondements sourds d’indignation.

Pour cette interview j’avais préparé des projets de questions que je lui avais envoyés. Erró y a répondu mais à sa façon, menant de front tous les sujets, passant de sa technique de collage à ses sources d’inspiration, puis ses expositions majeures, les musées, ou ses amis peintres, critiques, galeristes, fournisseurs, et même artistes qu’il aide et encourage.

Son regard se porte tantôt sur les tableaux de son atelier, tantôt ailleurs comme regardant sa vie. Erró est trop dans l’action pour livrer une biographie. J’ai eu le sentiment de faire avec lui un point d’étape, mêlant à sa sensibilité d’artiste le regard que porte sur lui-même un homme qui pense à la trace qu’il laissera. Nous traversons l’atelier, tu vois c’est dans cette pièce que je garde tout mon matériel. La pièce est immense et contient des tonnes de documents classés. Nous la traversons pour rejoindre l’atelier proprement dit.

Erró commence immédiatement par une explication de sa méthode de travail et enchaîne par des explications sur les tableaux de son atelier :


Maintenant c’est le Street art, c’est ça qui est intéressant.

Ici c’est la première étape, le collage, (le collage va couvrir un tableau de 7 m. de long). Cela commence par le découpage. Je découpe très bien, très net. J’utilise les ciseaux de Thiers, des ciseaux très précis pour couper les cheveux, les meilleurs.

Le tableau là-bas est double. Je l’ai réalisé une première fois en couleur, et j’ai trouvé qu’il était trop gai alors je l’ai refait en noir et blanc. Celui en noir et blanc est maintenant exposé à la biennale de Lyon, il est prêté par le musée de Genève. Celui en couleur appartient à l’état Français. Je l’ai donné au musée Pompidou à la mémoire d’une amie. Ce sont deux versions différentes.


Erro

Je tente un commentaire mais il enchaîne immédiatement.

C’est fini tout çà, maintenant c’est le Street art, c’est ça qui est intéressant, la peinture avance, la narration figurative c’est fini. Il y a un peintre que j’aime beaucoup et que j’aide quand je peux, c’est Speedy Graphito il est d’origine italienne, sa famille est venue en France il y a une centaine d’années. La Maison Elsa Triolet-Aragon à Rambouillet lui a organisé une exposition. Il a eu un succès énorme, il a complètement changé l’approche de la peinture. C’est lui l’avant-garde, ce n’est plus nous, nous c’est fini, nous représentons les années 60.

Erró a en tête la motivation de mon interview. Sans attendre il enchaine et répond à une de mes questions sans que je la reformule. « De quelle cause êtes-vous le militant ? »

Tu vois ça c’est l’affiche d’une énorme exposition qui a commencé à Hanovre pour le musée Wilhelm Busch (le deuxième inventeur de la bande dessinée après un Suisse). Ils m’ont demandé de faire quelque chose pour faire réfléchir et j’ai inventé ce qui est devenu une exposition itinérante « Political Paintings » Elle est passée dans sept villes d’Allemagne comme Munich, Hambourg, Berlin. Cette affiche c’est pour Munich, pour le musée où a eu lieu la première exposition après la guerre avec tous les tableaux que les Nazis avaient pris. Elle a tourné pendant quatre ans en passant par Budapest et même Prague.

Erró me montre un livre (Erró 1984-1998 - 3e Catalogue Général - Edition Fernand Hazan). Les toiles défilent : Désert Storm, Good Morning America, le mur d’Angoulême qui a disparu, (la couleur était mal préparée), Reagan, le pétrole, la Pologne, Brejnev, L’exposition en Allemagne est dans ce livre.

Les Falkland avec madame Thatcher, Hitler (maintenant on trouve des livres sur Hitler dans les gares), Allende. Celui-ci c’est Che Guevara, je l’ai donné à Castro. En fait je l’ai donné au peuple cubain de la part du peuple français, ils étaient très contents. Voilà Pol Pot, Kadhafi jeune, voilà Mao il y a plus de 150 tableaux sur lui, voilà la baie des cochons. Ces deux enfants, c’est une histoire ! J’ai trouvé la photo dans Paris Match sans réaliser qui étaient ces enfants. J’avais envie d’ajouter cette photo dans mon tableau. Je pars en train à Venise, je me lève au petit matin, je vais dans le couloir et je vois des enfants qui sortent d’une cabine. J’ai reconnu les enfants de mon tableau. Le père est sorti, Bernard Buffet, (éclats de rire), incroyable, c’était les fils de Bernard Buffet.

Votre engagement politique est clairement affiché !

Je vais te dire quelque chose, laisser derrière soi des poubelles ça ne suffit pas. Je démarre un collage en prenant des documents qui n’ont pas forcement un rapport entre eux. Je les positionne et cela donne un sujet qui colle exactement à un événement qui s’est produit. Pour ce triptyque, Sarajevo, j’ai commencé par un collage avec une idée un peu floue et puis (il claque dans ses mains), c’était ça. Je trouve que ce sont des sujets de réflexion intéressants pour nous.

J’ai travaillé avec Bernard Noel, pour réaliser un livre à l’occasion de l’exposition de Laon en Picardie, il a écrit des poèmes d’une dureté absolument incroyable. Je me suis demandé comment diable j’allais faire pour trouver des images là-dessus, et finalement j’avais un dossier qui s’appelle l’enfer et là dedans j’ai trouvé tout ce qu’il fallait.


Pour moi l’important c’est de faire un bon tableau, c’est ce qui guide mon choix dans ces tiroirs.

Là c’est une affiche de l’époque de l’Espagne rouge que je trouve d’une beauté absolument incroyable, (il rit). J’ai découvert cette affiche chez un bouquiniste près d’ici. Je trouve les cornes du taureau empalant une couronne et un bonnet absolument formidable. Sur cette affiche des années de Franco, c’était écrit « votez catholique ». Il n’y avait rien d’autre. Alors j’ai eu l’idée d’ajouter en bas l’image d’une brigade spéciale de Franco qui terrorisait un peu tout le monde, une sorte de gestapo. J’ai trouvé que la combine était bonne. Avec l’image ça rendait le tableau plus fort.


Erro

Là c’est un très vieux tableau « Good bye Vietnam ». C’est Nixon avec le masque du vice Président Agnew. A coté c’est ce qu’ils ont laissé au Vietnam (une nature vide à la Dali avec un tas de cranes). Ce tableau va au Louvre de Lens pour une exposition au printemps prochain, organisée par Laurence Bertrand Dorléac. (28 mai au 6 octobre 2014 les désastres de la guerre).

Le tableau avait disparu en 2000 après l’exposition au musée du jeu de paume. Je l’ai refait à la demande de Madame Dorléac, une personne que j’apprécie énormément, elle avait écrit un livre sur mes aquarelles absolument incroyable. Une fois que je l’ai eu terminé, j’ai retrouvé le premier chez moi.

On sonne à la porte, c’est un chauffeur de taxi qui offre une bouteille de Bordeaux pour s’excuser de s’être trompé d’heure la veille. Erró incite à la gentillesse.

Mon plus grand plaisir c’est le collage, je suis avec mes matériaux, j’ai une trentaine de tiroirs dans la première salle avec des sujets différents. Je classe tout, la politique, les objets, les portraits, les dictateurs. Mon inspiration vient aussi en parcourant ces trouvailles. Bien sûr ce serait mieux de mettre tout ça sur un ordinateur avec une imprimante mais je ne fonctionne pas comme cela. Pour moi l’important c’est de faire un bon tableau, c’est ce qui guide mon choix dans ces tiroirs

Erró sort un nouveau tableau.

Là c’est en noir et blanc, directement après le collage. Celui là est en couleur. C’est une nouvelle technique que j’utilise quand les tableaux sont exposés. Je garde cette version ici, ça ne coûte rien et c’est d’une qualité exceptionnelle.

Erró me décrit alors le tableau Saddam.

Là ce sont ses trois sosies, des types exactement comme lui, habillés comme lui, avec les moustaches, les mêmes vêtements que lui, C’était pour sa sécurité, on ne savait jamais où il était. Là il y a Bush, là, Ben Laden entre les tours jumelles comme si elles le compressaient. Là c’est Bâmiyân, cet endroit où les talibans ont détruit le magnifique Bouddha de 50 M. de hauteur. Moi j’y suis monté, là il y a un escalier avec les petites fenêtres tu peux monter à l’intérieur jusque sur la tête du Bouddha.

Je commence par du collage, chaque morceau a son propre style. Je redessine ensuite l’ensemble sur une toile, c’est ce qui donne ma marque et unifie l’ensemble.


J’ai mis un peu de parachutistes américains qui vont bientôt être consommés par les poissons.

Erró me montre un autre tableau un « Scape ».

Pendant la guerre il y avait une base américaine en Islande avec 6 000 soldats. Cette base leur permettait d’être en avance de deux heures sur les russes pour envoyer la bombe atomique. Ils ont nié avoir installé des armes nucléaires en Island mais ce n’est pas vrai. Le tableau montre des parachutistes tombant armes à la main dans une mer de poissons.

Nous n’étions pas contents de la présence de cette base américaine alors j’ai mis un peu de parachutistes américains qui vont bientôt être consommés par les poissons (rires)

Je travaille sur une nouvelle série, les Picassos scapes. Un restaurateur corse très ami avec la Galerie Carré a demandé une toile avec Picasso et mes femmes fatales. Le galeriste l’a vu et enthousiaste, il en a commandé trois. Il les a tous vendus à Vienne et il a commandé le quatrième qui est là pour lui-même.

Nous revenons à la matière des toiles.

Regarde ça, cette toile est extraordinaire, c’est mon ami Marin qui la fabrique, regarde, sent, sent ça, cette une toile vinyle, c’est 10 fois plus solide que le lin. Je suis allé au Cambodge, voir les mangroves. Il y a des passages où l’on peut passer au milieu des mines. J’y ai vu des os humains qui sortaient de la terre, usés par le passage des visiteurs. En revanche les vêtements en vinyl de l’armée étaient impeccables avec les couleurs intactes. J’en ai parlé à Marin et il a eu l’idée de faire une toile en vinyle. C’est une toile sublime, plus fine. Pour les grands tableaux c’est formidable.


Même si ce n’est pas vrai, c’est bien trouvé.

Erró me montre quelques livres (qu’il m’offre en partant)

Celui-ci ce sont mes pensées, j’ai pris une citation de Léonard de Vinci « Même si ce n’est pas vrai, c’est bien trouvé » (Se non è vero è ben trovato). Ca ce sont les tableaux que j’ai fait dans les années 60. Franco était là et j’avais ma maison en Espagne. Je les ai faits là bas et j’ai eu très peur à la douane quand je suis rentré. (La pierre d’Alun, Collection La petite Pierre, Belgium).

Regarde ce livre, ce sont des tableaux que j’ai réalisé avec mon ami américain Robert Crumb. Nous les avons faits à partir de toute la propagande nazie.

Je fais remarquer que là on est dans la provocation.


Erro - Crumb

Il n’y a personne qui voulait les exposer, c’est resté chez moi de longues années et maintenant tout le monde en est fou. L’un des tableaux est particulièrement choquant, Ils ont été exposés à la Fac de Columbia et celui là nous avons été obligés de l’enlever de l’exposition (éclats de rires). ‘Even The Wall – Erró- For Robert Crumb, Herausgeber, Galerie Ernst Hilger Vienne Austria).

Cà c’est un très bon livre de textes de Guy Scarpetta. Un texte absolument superbe, un petit livre. Je suis très fier parce que c’est dans la même collection que mon ami Antonio Saura le grand peintre Espagnol (Erró, La guerre des images, Editions Cercle d’art, 2010).

Celui là, c’est quand je suis arrivé à Paris en 1958. A l’époque j’écrivais des poèmes, et je commençais les collages. Je ne trouvais pas beaucoup d’images en couleur, tout était en noir et blanc alors j’allais chez les bouquinistes. (Erró collages 1958-1964, J.P. De Paepe Editions, Brugge Belgium)


La figuration narrative c’est complètement différent. Le seul qui était intéressant parmi eux (pop art) c’est James Rosenquist.

J’évoque les récentes expositions de Keith Haring et Roy Lichtenstein.

Cela n’a rien à voir. La figuration narrative c’est complètement différent. L’art américain, le pop art, ce ne sont que des détails, une gueule, un fruit, une main. J’aime tous les artistes du pop art. A partir de 1962 je suis allé à New-York trois ou quatre mois par an, tous ces artistes étaient mes amis. Le seul qui était intéressant parmi eux c’est James Rosenquist, c’est le seul qui soit survivant. Il a mon âge et il fait des compositions.

Erró me montre de l’émail sur acier.

C’est une nouvelle technique que j’utilise depuis une vingtaine d’années, Une famille (une fille et son père) les réalisait à la périphérie de Bruxelles. Ils ont arrêté. C’est très fatiguant, c’est cuit au four deux fois, cuit comme les carrosseries de voiture. Nous en avons fait 50 et nous arrêtons, ça suffit.

Nous parlons du mur d’Angoulême.

Jack Lang avait le souhait de réaliser 10 murs dans 10 villes pour les 10 ans du socialisme. J’ai été choisi pour Angoulême à cause de la bande dessinée. Pour le réaliser, nous avons installé des échafaudages et projeté le tableau d’en bas, la nuit sur le mur. Les personnages en haut sont devenus plus grands. J’avais deux assistants, nous l’avons dessiné en trois heures. J’ai commencé en bas, eux ont dessiné le haut. Nous avons ensuite pris un mois pour le peindre. Il avait disparu car la préparation, réalisée par la ville, était très mal faite. Les couleurs étaient garanties pour dix ans mais ça fait plus de trente ans maintenant. La ville le refait en même temps que le mur de Druillet, un dessinateur que j’aime beaucoup.


Pour regarder un tableau de Pop art, pop c’est trois lettres, il faut trois minutes pour le regarder. Figuration narrative il y a 19 lettres, il faut dix neuf minutes pour le regarder voilà c’est aussi simple que ça.

Là c’est un tirage numérique sur lequel je peins. Une nouvelle technique que je travaille depuis deux ans. C’est encore plus dur pour peindre car le support absorbe beaucoup. C’est intéressant pour les petits tableaux. Tout le support du départ est couvert, c’est absolument important qu’on ne voit pas une trace du tirage. C’est ça qui compte.

Ça ce sont les couleurs que j’utilise, ce sont des couleurs terribles, c’est de l’email. Sent ! C’est une des meilleurs laques au monde. Tu la trouve à Paris dans un endroit seulement. Il y a des centaines de couleurs maintenant (laque Stonax). Tout s’use, J’utilise les pinceaux les plus ordinaires possibles sauf celui là. C’est un pinceau allemand Schachinger, fait avec la martre de Kolinski en Sibérie. Ils résistent 10 fois plus que les pinceaux qu’on fabrique en France, qui sont très beaux. Ils sont importés au Canada ces martres, mais ce n’est pas la même chose le climat est plus doux. Comme ça tu connais tous mes petits secrets. Je fais une photo de l’ensemble de son matériel en disant que c’est une œuvre en soi, Erró me reprend c’est une pagaille en soi.


Erro

La figuration narrative, c’est beaucoup plus compliqué. Moi je dis toujours, pour regarder un tableau de Pop art, pop c’est trois lettres, il faut trois minutes pour le regarder. Figuration narrative il y a 19 lettres, il faut dix neuf minutes pour le regarder voilà c’est aussi simple que ça.

Erró me montre une autre variation sur le thème de Picasso. C’était peut-être la plus belle, la corrida. Plutôt que de refaire le même tableau toute ta vie, tu vois, il faut inventer, il faut avoir envie de continuer à travailler.


J’aime bien laisser passer l’histoire, quelle aille à son terme.

Je fais remarquer qu’il y a dans ses tableaux des thèmes durs, comme la politique ou la guerre, mais aussi des thèmes érotiques ou représentatifs comme les Picassos. Qu’est ce qui dirige vos choix de thèmes ?

Il faut inventer, quelque fois un événement m’inspire. Mais il faut prendre du recul par rapport aux événements. Le massacre de 100 000 personnes, c’est rien. On oublie, on bombarde avec ça pendant une semaine, après la deuxième semaine tout le monde en a marre, il faut trouver un nouveau sujet comme « Un roi africain a été enculé par un éléphant » et on oublie complètement. Regarde en Syrie ce qui se passe en ce moment on continue à parler, parler, parler, on ne fait rien. On va trouver un nouveau sujet et on va l’oublier. Le tremblement de terre au Chili, on l’a oublié en 2 semaines. C’est pour ça que j’aime bien laisser passer l’histoire, quelle aille à son terme. Après, peut-être, quand il y aura beaucoup de matériel, là je ferais quelque chose à ma manière.

Pour témoigner, pour laisser une trace qui ne soit pas une poubelle.

Oui pour laisser une trace, exactement.

Il y a une notion du temps qui passe dans votre peinture.

Je ne réfléchis pas tellement là dessus, c’est presque inconscient. Quand je travaille sur le collage, je suis complètement absorbé. J’ai une maison depuis 40 ans sur une petite ile en Island. J’y envoie des centaines de kilos de matériels avant de partir. Je m’y installe sur des grandes tables, très longues. Et je commence, sans savoir où je vais arriver. Je reste sur place chaque année les mois de mai et juin. Le thème de l’exposition « political painting » s’est fait tout seul là-bas. Je commence un collage, j’ajoute, je comble avec des petits bouts. Souvent je trouve le sujet pendant que je fais le travail.


Le nouveau directeur détestait.

Erró enchaine sur les céramiques de Champigny.

Le musée du Val de Marne a lancé une compétition pour décorer le mur d’un lycée. Ils m’ont sélectionné, je leur ai proposé les femmes fatales, il y a 50 femmes fatales avec pour chacune en dessous un proverbe. J’ai lu des centaines de milliers de proverbes, africains, juifs, tu ne peux pas savoir, arabes, russes, tout ce qui se trouvait. J’ai lu tout ça et j’ai trouvé les proverbes qui correspondaient aux tableaux.


Erro

J’ai proposé de les réaliser en céramique. Il a fallu 12 000 carreaux de 14 par 14. Je travaille toujours avec un céramiste à Sintra au Portugal. J’y suis allé pour faire les traits à l’extérieur en sélectionnant les pastels en céramiques, il y a des milliers de couleurs, Je leur ai demandé pour m’aider de m’envoyer deux jeunes hommes ou femmes pour l’installation. Le directeur de l’école était enthousiaste pour le projet mais il a dû partir. Son remplaçant, un type maigre comme un clou, sec, détestait l’idée. Il m’a demandé de venir avec les maquettes pour les montrer aux professeurs afin qu’ils votent. J’ai donné mon accord, j’y suis allé avec les maquettes et j’ai proposé sur chaque image qui ferait 2 mètres par un, d’écrire un proverbe. Nous n’utilisons plus les proverbes maintenant. Avant quand tu parlais avec ton grand père, il te répondait en proverbe. C’est fini tout ça. Je propose pour le premier tableau un proverbe arabe : « l’amour fait passer le temps et le temps fait passer l’amour ». Il a crié Non. Finalement nous l’avons fait quand même. Le nouveau directeur détestait. L’ensemble est assez joli, avec une esplanade pour que les enfants jouent, et une bande de verdure de 10 mètres.

J’ai commencé à travailler avec ce céramiste en réalisant les stations de métro de Lisbonne à l’occasion de l’exposition universelle. Mes camarades Yayoi Kussama , Zao Wou-ki, Antonio Segui ont fait des œuvres magnifiques dans la gare d’Oriente. Je travaille toujours avec lui. En ce moment nous réalisons une céramique pour le jardin d’un Château à Bordeaux. Nous utilisons une nouvelle technique qui doit résister à moins 60°. C’est presqu’en relief, mais c’est très long à faire.


La première fois qu’Arthur Danto a vu mes tableaux, il a dit ça c’est le pop baroque. Ca me va très bien.

Votre autre marque, c’est de marier les antagonismes. Là il y a une jeune fille plutôt sexy avec des armes. Il y a toujours des oppositions sur vos tableaux. C’est vrai, c’est l’histoire de mon style : J’ai souvent été rangé avec la figuration narrative, quelque fois avec le pop art américain, Finalement c’est Arthur Danto, un américain, qui a trouvé la réponse, C’est un très grand critique d’art, qui a eu le grand prix de philosophie en France. La première fois qu’il a vu mes tableaux, il a dit ça c’est le pop baroque. Ca me va très bien.

J’adore Rubens et Jordaens. Je suis allé les voir au Petit Palais, je suis fan. J’ai effectué plusieurs séjours à Venise. A chaque fois je vais à la Scuola voir les œuvres de Tintoret. En ce moment il y a une exposition qui est un dialogue entre un ami qui est mort il y a une vingtaine d’années Emilio Vedova peintre abstrait Vénitien et Tintoret. Emilio Vedova a peint les tableaux de la Scuola grande de San Rocco à sa manière en abstrait et en noir et blanc. C’est Sublime ! Ses tableaux sont petits et exposés, avec derrière le Tintoret original. C’est génial ! Tu regardes et tu compares. C’est formidable, une très belle exposition.


Le musée a été aménagé par Franck Gehry dans une vieille fabrique de contre-plaqué je crois. Il a mis des murs de ci de là et c’était sublime.

Tu as parlé d’architecture, l’architecture se prête beaucoup à l’art et aux musées. Il y en a beaucoup en construction en France en ce moment, Lyon, Bois de Boulogne, Marseille.

C’est formidable, Il n’y a pas si longtemps personne ne parlait des architectes. Cela ne fait que seulement 10 ou 20 ans que l’on parle d’eux. Les musées sont de plus en plus extraordinaires, de plus en plus beaux. Quelque fois c’est un peu exagéré L’architecte prend la direction du projet et cherche à réaliser un énorme spectacle. C’est un peu le cas à Oslo, certaines salles font 15 mètres de haut mais avec le plafond en biais. Il faut des tableaux qui vont avec. C’est gigantesque. Les architectes ont carte blanche et le musée devient une œuvre d’art. A l’extérieur du musée d’Oslo, il y a un tube qui monte en verre avec plein de couleur à l’intérieur, sur 20 m. J’ai cru que c’était une sculpture qui allait avec le musée. Eh bien non, ce n’est pas une sculpture, c’est un ascenseur. Il y a deux personnes qui peuvent monter et découvrir toute la ville.

Ce qui est intéressant aussi, ce sont les usines transformées en musée. La première c’était à Los Angeles Le Geffen Contemporary. Le musée a été aménagé par Franck Gehry dans une vieille fabrique de contre-plaqué je crois. Il a mis des murs de ci de là et c’était sublime. C’était temporary, contemporary, très joli nom. C’était avant qu’Isozaki ait fait le nouveau musée, le MOCA.

Le nouveau musé d’art moderne à Shanghai est dans une ancienne centrale électrique, comme celle de Londres, bizarrement.

Et finalement c’est cela qui met le plus en valeur.


Erro

Quand j’ai beaucoup de travail, je dors en haut là, il y a tout ce qu’il faut, un salon. Ça c’est un atelier typique parisien. Là où on dort en haut avec la salle de bain, la cuisine en bas et un tout petit salon. Je l’ai acheté il y a 30 ans en payant moitié en tableau et moitié en argent.

Attend je te cherche un petit sac pour mettre les livres. En passant Erró me montre un paquet qui vient d’arriver. Ca fait trois ans que j’ai eu la Légion d’honneur. Et ils me l’ont apportée hier par la poste.


Généreux, simple, travailleur acharné, exigent pour lui-même, témoin cru, à vif, sans concession. Nous avons balayé une vie, une œuvre immense. Soyez rassuré Monsieur Erró vous nous laissez bien plus qu’une trace.


Erro - Deramecourt

Philippe Deramecourt, Octobre 2013