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C'est
lors du Show Off 2006, à l'Espace Cardin à Paris,
que nous avons découvert le travail de Julie Faure-Brac,
une jeune artiste de 26 ans. Elle y exposait les Humanimaux,
des créatures hybrides aux têtes de sangliers et
aux corps humains.
En mai 2007, nous l'avons revue à la galerie Eric Mircher
à Paris. Elle y présentait Monde Autre. On y retrouve
un univers fascinant, mêlant le naturel et le surnaturel,
le réel et l'imaginaire, la vie et la mort, la candeur
et les phantasmes, le conscient et l'inconscient...
Le travail et l'univers de Julie Faure-Brac nous ont séduit.
Nous avons souhaité vous la présenter.
Quand
et comment est né votre désir de devenir artiste?
Julie Faure-Brac : J’ai toujours pratiqué les arts
plastiques depuis que je suis enfant, avec passion et enthousiasme.
J’ai été encouragée par mes parents
à poursuivre. J’ai passé un Bac littéraire
arts plastiques puis ai suivi 5 années aux Beaux Arts
de Reims. C’était comme une sorte d’évidence
; je ne m’imagine pas faire autre chose aujourd’hui.
Quels
ont alors été les moments décisifs de votre
parcours artistique?
J F-B : Je réalise l’importance de l’impact
sur mon travail des rencontres que j’ai pu faire à
l’Ecole Supérieure d’Art et de Design de
Reims. Avec François Quintin, directeur du FRAC Champagne
Ardenne, avec les artistes professeurs ou avec le travail d’autres
artistes.
Quels
sont le ou les artiste(s) qui vous ont le plus marqué
lorsque vous étiez adolescente ou étudiante?
J F-B : J’ai d’abord été bouleversée
par la lecture de Georges Bataille (aussi bien les romans que
les essais) qui m’a accompagnée pendant une bonne
partie de mes études à l’ESAD. Et puis il
y a eu le visionnage de Cremaster 4 (sur l’île de
Man) qui m’a hypnotisée. L’œuvre entière
de Matthew Barney, ainsi que celle de Kiki Smith, Jérôme
Bosch et Goya m’inspirent beaucoup.
Votre
travail comprend à la fois des vidéos, des sculptures
et des eaux fortes… Comment alliez vous ces différents
modes d’expression et que vous apporte chacun d’eux?
J F-B : J’allie ces différents médiums en
construisant un univers personnel que j’appelle Monde
Autre où tous les éléments se répondent
: que l’on soit face à une petite gravure ou devant
une installation en 3D, on reconnaît toujours des éléments
communs (matières, personnages, environnements, symboles…)
qui forment une sorte de toile, de réseau reliant chaque
pièce. Le choix du médium se fait après
l’imagination d’un projet, d’un phantasme.
Il se fait en fonction de ce qu’apporte chaque médium
:
La vidéo est le moyen d’explorer les environnements
qui me nourrissent, comme la forêt. C’est le seul
médium que j’utilise qui m’apporte la couleur,
le mouvement, la notion de temps et de répétition.
Dans la gravure ou le dessin je me projette dans un imaginaire
où il n’y a plus de soucis de réalisme :
les contraires s’annulent, le phantasme a tous les droits.
Dans les wall drawings, j’aime l’idée que
le spectateur peut se projeter dans l’espace du dessin
et pénétrer le monde imaginaire dessiné.
C’est le même sentiment dans les installations de
sculptures : je veux engager le spectateur dans l’œuvre
et le faire expérimenter l’espace d’exposition.
En 2005 vous avez présenté les humanimaux à
la galerie Eric Mircher à Paris . Comment est née
l’idée de ces créatures hybrides aux têtes
de sangliers et aux corps humains ?
J F-B : J’ai d’abord souhaité créer
un monde sauvage, dans la nature, sans civilisation. J’étais
fascinée par les sangliers, j’en ai vu plusieurs
fois en forêt et en ai imaginé beaucoup. J’ai
effectué une personnification de ces animaux en créant
des personnages hybrides : ce sont des sortes de chamans, d’esprits,
de sorciers, des demis-dieux, pour équilibrer le monde
des humains. Ce sont des psychopompes, ils facilitent le passage
entre le monde des humains et un au-delà.
Lape
moi (les Humanimaux), 2004 , eau forte , 21 x27 cm
© Julie
Faure-Brac
Les
humanimaux sont-ils une évocation d’où nous
venons ou une projection de ce que nous devenons?
J F-B : Un peu des deux : ils représentent à la fois
la sagesse et la sauvagerie : par leur attitude tranquille, ils
paraissent sereins, sages, observateurs ; mais ensuite on les voit
boire le lait, résultat de la dépouille des humains
qui se liquéfient. Ils viennent recycler les restes de nos
déchirements. Ils nous rappellent notre nature animal et
font de nous, pauvres bêtes, des hommes.
Votre
univers est peuplé d’êtres hybrides mi hommes-mi
animaux. Certains meurent, d’autres renaissent. Que représente
pour vous ce cycle ininterrompu de la vie?
J F-B : La notion de cycle, de boucle, est constante dans mon travail.
Il y a de nombreuses images de mouvements circulaires, infinis,
comme ces deux petites barques qui se poursuivent éternellement
sur un fleuve « boucle » sans source ni embouchure.
Des personnages meurent ou semblent morts mais il y a toujours une
idée de renaissance, de renouveau sous une autre forme. Par
exemple j’aime cette légende chez les Esquimaux qui
dit que l’âme sort par la bouche du dormeur pour voyager
; elle se matérialise sous forme d’insecte. Dans le
dessin Le dormeur du val le dormeur a un petit trou prêt de
la bouche d’où s’échappe une mouche. Ce
genre de petit détail est essentiel pour moi. Et puis dans
l’histoire des Humanimaux, les hommes morts se liquéfient.
Course
de barques, encre de Chine sur papier
© Julie Faure-Brac
Votre
travail associe le naturel et le surnaturel, le réel et l'imaginaire,
la vie et la mort, la candeur et les phantasmes, le conscient et
l’inconscient. Vous semblez fascinée par les contraires?
J F-B : Il me semble que toutes ces notions se côtoient dans
mon travail sans s’opposer forcément. J’aime
jouer avec les antagonismes en brouillant les frontières.
Je cherche à mettre en doute l’identification de chaque
notion, à troubler le cours normal des choses.
Lors
de votre dernière exposition Monde Autre à la Galerie
Eric Mircher à Paris en mai 2007, vous avez présenté
les tarés une fresque qui a impressionné les visiteurs.
Pouvez évoquer la création de ces Tarés et
ce que cette fresque représente pour vous?
J F-B : Il y a un double sens dans le titre qui m’amuse :
ces 10 personnages alignés exposent tous un handicap, une
tare (un membre beaucoup trop grand, une pilosité surdéveloppée…)
si surnaturelle qu’il ne peut s’agir que d’une
malédiction, d’un mauvais sort au sens mythologique.
Mais au premier regard, ces tarés sont bien des sortes d’idiots
qui ont un grain de folie. C’est une photo de famille ironique
et grotesque, une galerie de monstres, de « freaks ».

Les
Tarés, 2006, encre de Chine sur papier, 52x112 cm
© Julie Faure-Brac
En
attendant... évoque
les 2 personnages de Beckett, nus ,auprès d’un arbre squelettique
dans un univers apocalyptique. Que représente pour vous Beckett et
sa pièce en attendant Godot ? Pouvez vous évoquer la genèse de ce
tableau?
J F-B : C’est en voyant une photographie d’un champ
de bataille de Verdun que l’idée de ce dessin m’est
venue. Elle montre deux soldats au pied d’un arbre étêté
au milieu d’un champ de ruine et de cadavres. La configuration
de la photo m’a rappelée le Godot de Beckett. J’y
ai vu des points communs, la même absurdité de la situation,
la même solitude, le même désarroi. Toutes les
réflexions que comprend En attendant Godot, l’attente
vaine, la misère de l’homme sans dieu, le cycle ininterrompu
des choses, l’intemporalité, sont des thèmes
qui me questionnent. Dans beaucoup de mes dessins les personnages
semblent attendre quelque chose de mystérieux, en quête
de quelque chose, sans savoir vraiment quoi ni où aller.
En
attendant..., 2006, encre de Chine sur papier, 30 x 42 cm
© Julie Faure-Brac
Vous
aimez citer cette phrase de Deleuze dans sa Présentation
de Sacher-Masoch : « Il ne s'agit pas de croire le monde parfait,
mais au contraire de « s'attacher des ailes » ; Pouvez
vous nous en dire plus sur cette citation?
J F-B : « Il ne s’agit pas de croire le monde parfait
mais au contraire de « s’attacher des ailes »
et de fuir ce monde dans le rêve. Il ne s’agit pas de
nier le monde ou de le détruire mais pas d’avantage
de l’idéaliser. Il s’agit de le dénier,
de le suspendre en le déniant, pour s’ouvrir à
un idéal lui-même suspendu dans le phantasme. »
Cette citation est pour moi une vision poétique sur le monde
; cela ressemble à ma propre quête. Je ne définis
pas mon regard sur le monde comme optimiste ou pessimiste. Je cherche
mon idéal ailleurs, dans la création. J’essaie
d’éduquer ma conscience à voyager librement
vers l’imagination, les phantasmes.
Vous
êtes originaire de Charleville-Mezieres, la ville où
naquit également Rimbaud. Que représente pour vous
le poète d’une saison en enfer et du Bateau Ivre?
J F-B : Rimbaud était constamment en fuite, en quête
d’un ailleurs. C’était aussi un marcheur fou,
« l’homme aux semelles de vent ». Les notions
de fugue et de marche me questionnent et m’attirent. Son œuvre
me fascine ; j’aime la folie, la colère, l’ironie,
la tendresse qui s’en dégage.
Le
dormeur du val, 2005, encre de Chine sur papier, 24 x 32 cm
© Julie Faure-Brac
Quels
sont vos projets?
J F-B : J’ai entamé depuis le début de l’année
2007 un projet assez conséquent ; il s’agit d’une
installation d’un dessin animé comportemental. Le projet
se nomme Incantations : l’animation mettra en scène
trois personnages rentrant en transe progressivement grâce
à leurs chants et leurs danses incantatoires. C’est
le spectateur, face à la projection de l’animation
qui agira directement mais involontairement sur le comportement
des personnages.
J’ai travaillé avec des danseurs professionnels, notamment
Rachid Ouramdane, et amateurs pour réaliser l’animation
des mouvements des personnages.
J’ai bénéficié de l’aide du CNC
(DICREAM) et de la DRAC Champagne Ardenne pour réaliser ce
projet. Il est en cours de réalisation et verra le jour début
2008 je l’espère.
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