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Alain Fleischer

Alain FLEISCHER

Cinéaste, photographe, écrivain, auteur de nombreuses installations, Alain Fleischer possédait tous les moyens nécessaires à mettre en scène dans sa production plastique le croisement des genres, à interroger les certitudes acquises dans chaque territoire par la contamination des territoires voisins. Le miroir joue un rôle essentiel dans son travail, qu’il s’y présente comme un archétype de la photographie et, par son cadre, une allusion permanente à la peinture, qu’il y soit le territoire symbolique de l’enregistrement des mouvements de la vie et, à ce titre, un imaginaire du cinéma, ou encore que, reflet patient de l’ego de l’artiste, il enregistre en tant que témoin objectif les matériaux de son œuvre littéraire.

Toujours disponible pour réfléchir ici ce qui se trouve en réalité là, le miroir se révèle, dans le travail d’Alain Fleischer, un outil extrêmement efficace pour créer des situations inédites, dans lesquelles le spectateur est amené à perdre pied par rapport aux conventions auxquelles il pouvait s’attendre. Parfois le miroir est représenté par l’intermédiaire du film ou de la photographie et, tout en les mettant en abyme, y autorise la greffe d’un genre ou d’une culture étrangère, parfois le miroir est réel et engage la représentation elle-même.

C’est le cas de Mer de Chine, une pièce réalisée en 1986, constituée d’une diapositive de la surface de la mer, en l’occurrence la Méditerranée photographiée depuis un surplomb de falaise, projetée sur un écran par l’intermédiaire d’un miroir qui occupe le fond d’un petit bassin où sont entretenus des poissons rouges. En se déplaçant dans le bassin, les poissons rouges déplacent sur l’écran leurs ombres mouvantes, qui animent la surface immobile et opaque de la mer.

Le dispositif interroge bien sûr la représentation photographique, en lui ajoutant cela même que nous lui aurions ajouté mentalement du fait de notre connaissance de l’objet photographié : les poissons. Ceux-ci, à l’inverse de la surface figée de la mer, sont vivants et bien réels : ils sont présents dans l’installation et on peut les voir en vrai. Pourtant, dans l’image projetée, ils ne sont que des ombres, modalités d’un théâtre où les habitants d’un milieu, celui où l’air est une condition essentielle de la vie, regardent ceux d’un milieu étranger où le même air est mortel et entraîne sans recours possible l’asphyxie. On comprend alors le titre Mer de Chine, allusion aux “ombres chinoises” dans lesquelles, avec le corps (les doigts, les mains, les bras), on évoque ou représente des êtres réels ou chimériques, absents ou étrangers.

Ainsi, regarder la pièce d’Alain Fleischer comme un dispositif qui opposerait le réel à l’image, la vie à la photographie, ne va pas au bout de l’émotion que l’on peut en ressentir. C’est tout le dispositif qui est une représentation : représentation de notre rapport au monde et à la connaissance, représentation de notre rapport à la vérité, mise en scène des limites de nos ambitions philosophiques, ainsi qu’en rend compte le fameux mythe de la caverne de Platon.