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Marylène Negro

Marylène NEGRO

Dans son film Ni vu ni connu, Marylène Negro invite quiconque le souhaite à venir s’exprimer devant la caméra. Le plan est fixe et contraint celui qui accepte le jeu à entrer dans le cadre, à se faire connaître et voir. Dans Donnez-moi une photo de vous, elle sollicitait par voie d’affiche et de courrier le don d’une photographie. L’ambivalence assumée de la préposition « de » montre à quel point l’énoncé compte. C’est en quelque sorte le geste de l’artiste, sa capacité à capter le sujet. Dans tous les cas, il s’agit de bien peu, tout juste une légère perturbation de l’ordonnance habituelle du réel, un acte précieux et banal : trois fois rien. C’est sur cette fragile frontière que travaille l’artiste, sur le contour incertain de l’expérience et de ce que l’art peut en dire.

À la toute fin des années 90, Marylène Negro capte l’infime du monde en oscillant entre intérieur et extérieur. À l’intérieur, elle réalise de petits films qu’elle appelle Home vidéos et qui montrent ici le trajet d’une mouche surprise dans l’appartement au plein cœur de l’hiver (La Mouche), là l’immeuble d’en face à travers un échafaudage (Ravalement), ou bien encore ce sourire imperceptible qui apparaît et disparaît sur ses lèvres (Sourire). À l’extérieur, dans le même temps, elle cherche à saisir le regard de l’autre. Drôles de regards. Autres étranges. Eux est un ensemble de 168 photographies de têtes de mannequins, féminins pour la plupart, saisies de la rue à travers la vitrine. Le but à chaque fois recherché était de croiser et de saisir, au moyen de l’illusion d’œil qu’est un appareil photographique, ces regards qui n’en sont pas. Le résultat ne laisse pas de troubler, et plus encore du fait qu’il n’y a pas d’artifice hors la seule ambiguïté des apparences.

Parallèlement, Marylène Negro réalise deux vidéos au zoo de Vincennes qui montrent, l’une un ours, l’autre des girafes. Le principe est le même : croiser le regard de l’autre, cet « autre » qui, pour inverser la formule, est aussi un « je ». C’est évident dans le cas de Girafe, le film acquis par le Frac. Il est constitué de rushs parfaits, juste montés dans un souci de rythme et de durée. C’est un ballet souple et silencieux où parfois les étranges têtes des animaux s’éclipsent dans le hors champ, tantôt vers le haut, tantôt vers le bas, créant ainsi le manque et le désir. Quand elles réapparaissent, entre attention et indifférence, elles tirent avec elles un cou sans fin qui structure le cadre entre peinture et chorégraphie. C’est dans ce frôlement furtif et précis du sujet que se lit le mieux l’approche de l’artiste.

…s’en sortir sans sortir (2003), la seconde œuvre acquise par le Frac, marque une étape importante dans l’observation attentive par Marylène Negro de son environnement « étrange et familier ». C’est une vidéo qui dessine la déambulation patiente dans un appartement dont on devine aisément qu’il s’agit du sien. La caméra avance d’une pièce à l’autre, d’objets en objets, scrutant au plus près l’apparence des choses qui, de regardées, regardent à leur tour. Et c’est un défilé d’yeux qui renvoient leur regard : deux patères, la symétrie d’un élément de décor, les deux vis d’un taille-crayon, deux enceintes, etc. D’une certaine manière, on a affaire ici à un pendant de Girafe, un nouveau vis à vis, ce va et vient qui fonde le rapport au monde, le lieu de l’échange : une position.

Du réel d’où ces formes et ces situations proviennent, Marylène Negro saisit avec une étonnante assurance les connecteurs qui font que ces quelques ingrédients du monde basculent dans la sphère de l’art.