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Steven PARRINO

Steven Parrino appartient à la génération des artistes new-yorkais qui n'ont pas d'état d'âme quant à la distinction entre low et high culture. Ils ont grandi dans un environnement urbain, les musiques punk et rock ont nourri leur jeunesse.

Ils savent où ils se situent dans l’histoire et justement parce qu’ils ont la lucidité de cette situation, s’engagent dans une voie qui implique tous les aspects de leur existence. Un mode de vie, autant qu'un travail artistique, où sont convoqués le corps, la performance, le cinéma expérimental, la vidéo, le dessin, la photographie, le collage, l'écriture, et de façon primordiale la musique et la peinture.

Pour Steven Parrino, l’existence a tourné court sur une route défoncée de Green Point, la nuit du 1er janvier 2005. Musique, peinture et moto étaient au cœur de son oeuvre. Sous l'étiquette générique d'Electrophilia, il n'a cessé de jouer et d'enregistrer, seul ou en compagnie d'autres peintres et d'autres artistes, parmi lesquels Steve Di Benedetto ou Jutta Koether.

Une vidéo enregistrée en 1997, nous le montre aux prises avec la matière sonore. Pendant près d'une heure, il s'efforce de maîtriser l’arc strident qui se produit entre deux guitares électriques, et tente de tenir physiquement un équilibre instable entre dissonance et consonance. Cette pièce musicale est exemplaire de sa façon d'aborder la peinture. Comme pour la musique, la distorsion est un fait constaté et une méthode. Comme pour la peinture, il s'agit de traiter le chaos par le chaos : « Chaos to order chaos ». La peinture résulte d'une attitude conséquente, qui prend la mesure de la réalité confuse et brutale de l'existence.

En art, la lucidité devant la réalité a remplacé le réalisme. Ou plutôt, comme il l'a écrit : «Le réalisme a ainsi été redéfini depuis Courbet : il ne s'agit plus de représenter la réalité d'un moment mais de donner corps à un objet, dans le monde réel et dans un temps réel». Il part du principe que l'artiste est un miroir du monde, et que le monde tombe en morceaux.

Dans un de ses textes (Notebook, 1990), il dresse la liste de toutes les exactions que l'on peut faire subir à la toile : arrachée, froissée, distendue, disloquée, tordue, cabossée, dégrafée, déchirée, lacérée. De là ces oeuvres immédiatement identifiables, qui consistent à peindre un monochrome sur la toile tendue, puis à la dégrafer et à la replacer, décadrée et froissée, sur son châssis d'origine. Du même coup, nous passons là du monochrome à l'abstraction, de la planéité au volume. Ce principe sera parfois appliqué jusqu'à la disparition totale du châssis, les toiles étant présentées en tas sur le sol.

Le travail pictural de Steven Parrino résulte donc d’une attitude libertaire. Il met littéralement la peinture au pied du mur et la brise. Pour autant, l'attitude destructrice ne s'exerce pas à l'encontre de la peinture, mais elle s'exprime avec elle et par elle. Nous ne sommes plus dans l'affirmation moderniste de la mort de la peinture. Au contraire, Steven Parrino écrit que c'est la mort de la peinture qui l'a conduit à faire de la peinture.

La violence qu'il fait subir au tableau est encore un hommage sauvage à la peinture. C'est lui reconnaître encore le pouvoir de faire sens. Il ironise sur cette mort proclamée en comparant l'activité picturale à la nécrophilie. Le peintre contemporain est une créature proche de Frankenstein, qui joue avec les morceaux du cadavre. La simplicité de l’attitude et la rigueur de ses conséquences font que la pertinence plastique de ce travail s’impose.

Peut-être est-ce plus évident – et plus équivoque pour l'œil profane – lorsque Steven Parrino recourt à la couleur, à la somptuosité des laques aluminium ou des dorures, que le décadrage va faire apparaître comme des drapés monumentaux. C’est de cet esprit que procèdent les œuvres exposées à la biennale de Lyon en 2004, à la Galerie Jean Brolly à Paris en 2003, et juste avant sa disparition, dans la vaste galerie néo-classique de l'école des Beaux-Arts de Grenoble en 2004.

C'est aussi le cas avec les grands tondos qu'il montre à la Team Gallery à New York en 2001, dont la toile rayée subit une torsion en son centre. L'artiste ne refuse pas l'occurrence esthétique. Il l'admirait chez Andy Warhol, en particulier dans les Oxidation paintings, 1978. Mais simplement, pour qu'une oeuvre tienne, ait du sens, il faut qu'elle résulte d'une position juste et claire quant à sa matérialité, quant à l'idéologie dans laquelle elle est conçue et quant à la situation dans laquelle elle intervient.

Avec The No Title Painting, 2003, nous avons une pièce exemplaire de cette attitude radicale. Deux panneaux de placoplâtre, matériau auquel il avait régulièrement recours ces dernières années, ont été soigneusement enduits de plusieurs couches de laque noire brillante. Posés en porte à faux contre un mur de la galerie, ils ont été éclatés par l’artiste, la veille du vernissage. Avec la toile nue, nous sommes là devant le dernier retranchement du monochrome. Non plus la fin de la peinture comme le proclamait Rodchenko, en 1921, puisque le monochrome est devenu un genre canonique à partir des années soixante-dix, mais une sorte d’état minimal : un aplat uniforme, neutre dans sa mise en œuvre, sur une surface plane.

À partir de cette base historiquement définie, la question de la couleur elle même est réglée : le noir chez Steven Parrino est moins la marque d'une neutralité que la dark matter manifeste d’un état d’esprit et d’un mode de vie. (Entre autres, le noir de la Harley Davidson basique, héritée des Hot Rod).

La peinture est bien présente au-delà des modes symbolique, transcendantal ou incantatoire, dont on continue trop souvent à l'affubler. Elle s'affirme ici comme l'objet d'une position désespérément vitale. Dans un entretien au CAN de Neuchâtel, il déclarait : « I'm not glorifying the violence in what I do, I am reflecting it [Ce que je fais ne glorifie pas la violence, il la reflète.]».