> Accueil > Artistes > Georges Rouault

Georges Rouault

Georges ROUAULT

Georges Rouault souffre d’un préjugé défavorable auprès du public qui le considère comme un artiste triste et austère, sans doute en raison de ses convictions religieuses. Rouault ne peut pas non plus être rattaché à un mouvement ou à un courant d’artistes : il ne peut être qualifié ni d’artiste Fauve, ni d’Expressionniste ; il ne fait pas partie de l’Ecole de Paris ou d’un autre mouvement qui lui est contemporain.

Et si Rouault n’était pas cet artiste austère que l’on croit? Si Rouault était plus drôle qu’on ne le pense, plus gai qu’on ne l’imagine? Comme l’illustre son oeuvre après 1920. Sans doute conviendrait-il de juger le travail d’un coloriste inspiré plutôt que de se focaliser sur le prétendu dénonciateur des moeurs, ce qu’il ne fut pas au demeurant. Rouault n’est pas Daumier. Montrer n’est pas dénoncer. Le support utilisé – la peinture - crée une ambiguïté dans l’art même de Rouault.

A la différence de l’écrit, la peinture ne laisse aucune place à l’imagination. La peinture est beaucoup plus cruelle que le verbe. Alors que le mot peut être embelli grâce à l’imagination du lecteur quant à la signification de celui-ci, la peinture ne laisse pas toujours place à l’imaginaire du spectateur qui se trouve confronté à une réalité purement visuelle. Or, cette réalité peut être parfois difficile à accepter.

Pourtant, pour Rouault qui est profondément croyant, l’homme ne saurait juger l’homme. Rouault ne juge pas ; il montre. Chrétien fervent, Rouault considère que seul Dieu dispose du droit de juger. Dès lors, le juge peut avoir une aussi vilaine tête que l’accusé. Et quelle tête! Se rapprochant ainsi sans le vouloir de l’Expressionnisme, Rouault apporte à l’histoire de l’art une nouveauté qui peut être encore difficile d’accepter aujourd’hui.

Qui est vraiment Rouault? Comment un artiste aussi brillant et novateur par les sujets, par l’utilisation des couleurs, des techniques et des mediums a-t-il pu s’éloigner autant de l’esthétique acceptée par les usages en France et devenir aussi populaire au Japon, pays si éloigné de nos croyances judéo-chrétiennes? Comment expliquer ce pur paradoxe?

La formation esthétique de l’artiste a probablement été marquée par la relation de Rouault avec Gustave Moreau. La rencontre entre les deux hommes fut quasi-fusionnelle tellement les points de convergence étaient forts. L’admiration que portait Rouault à Moreau allait au-delà du rapport Maître-élève. Moreau fut pour Rouault un véritable mentor. Bien qu’atténuée par la logique de subordination, la réciproque fut elle aussi hors norme. Le soutien sans faille que Moreau apporta à Rouault malgré les oppositions qu’il rencontra fut permanent.

Il est d’usage de rattacher la révolte présente dans l’oeuvre de Rouault à la vie de l’artiste. La naissance même de Rouault pendant la Commune, laquelle l’aurait plongé dans un monde sans pitié, aurait eu des conséquences sur la création de l’artiste. Rouault est né à Belleville le 27 mai 1871. Au moment des premières contractions de sa mère, les Versaillais auraient atteint par leur bombardement de Paris la maison des Rouault. La famille Rouault n’aurait eu que le temps d’envelopper le nouveau-né dans un drap et de descendre dans la cave pour échapper aux bombes. Rouault voit aussi en ses père et grand-père des liens qui peuvent le rattacher à la volonté de créer et de devenir peintre. Ebéniste spécialisé dans la fabrication des pianos, le père aurait transmis à son fils son amour des belles matières et du beau travail. Comme le raconte Rouault, son père se fâchait dès qu’il voyait un meuble se faire malmener tant il ne supportait pas que l’on fasse souffrir le bois. De son grand-père lui serait venu l’amour de l’art. Grâce à lui, Rouault serait allé découvrir les musées, notamment le Louvre. Passionné par Courbet et Manet qu’il trouvait révolutionnaires, son grand-père se contentait, faute d’argent, d’acheter à bas prix chez les bouquinistes des reproductions des oeuvres qu’il aimait.

Rouault reçut une éducation laïque. Après son certificat d’études, il fut placé en apprentissage. Disposant de prédisposition pour la peinture et d’un goût pour l’art très développé, il fut envoyé chez un maître verrier pour l’orienter vers un métier qui lui plairait et avec l’idée d’utiliser ses dons plutôt que de les contrarier. A l’évidence, le métier lui plaisait. Rouault s’inscrit rapidement aux cours du soir de l’Ecole des Arts Décoratifs.

Pendant huit ans, il traverse tout Paris à pied jusqu’au jour où son patron l’envoie chez Albert Besnard qui venait de recevoir la commande des vitraux de l’Ecole de pharmacie. Intéressé par le talent du jeune ouvrier, Albert Besnard lui propose de réaliser une partie importante des vitraux. Pour ne pas porter ombrage à son patron, Rouault refuse, mais prend alors certainement conscience de son talent. Il décide de s’inscrire à l’Ecole des Beaux-Arts. Son patron n’est pas d’accord. Conscient de perdre un ouvrier de talent, il lui propose de doubler et même de tripler le salaire de son apprenti. Mais Rouault était décidé à franchir le pas.

Tournant essentiel dans la destinée de l’artiste, cette décision lui permet de rencontrer Gustave Moreau. Arrivé à l’Ecole avec un camarade en cours d’année, le jeune Rouault – âgé de 20 ans - est placé dans le cours d’Elie Delaunay. L’histoire raconte que sans vraiment se soumettre avec dévotion aux usages de l’Ecole consistant à suivre pieusement les avis éclairés du Maître, Rouault, très sûr de lui, probablement plus par naïveté que par prétention, commence à peindre sur une grande toile, un nu à dominante sanguine. L’ensemble de la classe bruisse de murmures qui laissent supposer qu’un scandale se prépare. Un peu interloqué par les méthodes du jeune homme, Delaunay resté sans voix, aurait simplement dit devant une classe consternée «c’est un peu jeune, un peu veule» avant de passer à l’élève suivant.

La fin de l’année arrivant, les cours se terminent. A la rentrée suivante, Gustave Moreau remplace Delaunay, mort durant l’été. Le coup de foudre entre le maître et le jeune artiste est immédiat. Moreau sent en Rouault les qualités de l’artiste et le talent. Rouault admire immédiatement Moreau. Dès 1892, Moreau attribue à Rouault le premier prix de l’atelier pour les travaux de l’année. L’année suivante, il le propulse pour l’obtention du prix de Rome : «Samson tournant la meule» est présenté sans succès au jury. Rouault obtient cependant grâce à Moreau différents prix et se représente au prix de Rome en 1895 où il subit un nouvel échec avec Le Christ mort pleuré par les Saintes Femmes. Le tempérament de Rouault semble ne pas être apprécié par les membres du jury qui au lieu d’en faire fi trompent leur impartialité en le sanctionnant à nouveau.

Moreau en est malade et ne décolère pas. Un jour, il aurait interpellé Bougereau en lui déclarant publiquement : «Tu n’es pas foutu d’en faire autant. Je lui donnerai les moyens matériels non de faire la peinture qui vous plaira, ni même qui me plaira, mais la peinture qui lui plaira». Après cet échec, Moreau conseille à Rouault de quitter l’Ecole dont il n’a plus rien à attendre.

Dans l’atelier de Moreau, Rouault rencontre aussi Henri Matisse. Dès le premier abord naît une amitié indéfectible et une compréhension mutuelle de leur travail les liera jusqu’à la mort. En 1898, Moreau meurt, laissant Rouault orphelin. Refusant de plus en plus l’académisme et le scolaire, Rouault développe une violence picturale unique, montrant son refus des sentiers battus, ignorant volontairement les conventions orthodoxes en place à l’époque. Les suivre serait en effet une trahison à la mémoire de Moreau et une renonciation à tout ce qu’il avait en lui. Cette rébellion que porte en lui Rouault, accentuée par l’éloignement de ses parents partis à Alger soutenir sa soeur devenue veuve, le mène sur les mêmes chemins que les Fauves et les Expressionnistes.

Comme les Fauves, il travaille sur la couleur pure qu’il met au service d’un discours non pas strictement esthétique ou d’une logique d’équilibre chromatique, mais avec une forte signification symbolique. Le public est perdu : chez Rouault, l’usage de la couleur pure ne revêt pas une violence chromatique comme avec les autres Fauves, mais une sévérité qui ne donne pas la même impression qu’avec Matisse ou Derain.

Rouault vit à cette époque d’un modeste salaire de directeur du musée Gustave Moreau où il est nommé quelque temps après la mort de son Maître. Mais les charges du musée étant en augmentation permanente, il doit très vite renoncer à son salaire. Depuis 1900, Druet est l’unique marchand de Rouault. Mais l’artiste vend mal. Son oeuvre n’est pas facilement acceptée. Il expose tous les ans pendant sept ans aux différents Salons qui comptent à cette époque, le Salon d’Automne et le Salon des Indépendants. Gustave Coquiot est le premier sans doute à lui apporter une certaine reconnaissance. Vollard ensuite prend le relais de Druet qui n’est pas mécontent de voir un autre marchand s’occuper d’un artiste bien compliqué à faire découvrir au public.

Rouault connaît la notoriété par la polémique : d’un côté, ceux qui adorent son art, de l’autre, ceux qui le détestent. La violence qui transparaît dans ses œuvres entretient la polémique et très vite le succès grandit. En 1924, la galerie Druet organise la première exposition à Paris. La renommée de l’artiste s’accroît. Les oeuvres sont toujours aussi violentes et puissantes. La morale de Rouault reste identique. Les vices et la bassesse sont stigmatisés, aucun des travers de l’homme n’y échappe. Mais cette violence demeure démonstrative et ne se veut pas dénonciatrice comme celle des Expressionnistes allemands. Rouault est à cette époque ami de Léon Bloy. Comme ce dernier, Rouault souhaiterait une amélioration du monde. La révolte leur semble le vecteur de cette amélioration et le mysticisme le moyen d’y arriver. Rouault la traduit par un travail sur les sujets, témoins de la férocité du monde, ainsi que par le jeu sur les couleurs, moyen toujours renouvelé de jouer sur l’éclat et la transparence.

Toutes les techniques, tous les médiums, intéressent Rouault. Tous les supports lui apportent une richesse nouvelle qui permet une accentuation des traits oeuvrant au même but : hisser la médiocrité jusqu’à l’horreur, mettre l’invective au premier plan de sa démarche intellectuelle et produire une alchimie jamais atteinte entre la virulence et la sensibilité. Il utilise également en permanence son expérience du vitrail et met en valeur un cerne noir de peinture sur toutes les oeuvres de cette période. Cette technique nouvelle et très révolutionnaire appuie bien évidemment le trait et la violence du message, de la colère, de la pitié, de la démonstration excessive du banal et du cruel dans l’unique dessein de faire de la médiocrité une horreur écoeurante.

Extrait - Paris-Tokyo : Georges Rouault, la référence Zen, Marc Restellini