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30 années de collaboration de
Pierre et Gilles : plus 120 œuvres exposées.
Cette exposition rétrospective célébrera
les 30 années de collaboration de Pierre et Gilles, avec
plus de 120 œuvres, dont beaucoup de créations de ces
dix dernières années et, pour la première fois,
l'ensemble de leurs autoportraits.
Le style Pierre et Gilles a connu le succès
dès le début de leur collaboration, dès 1976,
date de leur rencontre et début de leur collaboration. Leurs
photographies rehaussées de peinture (ce sont des œuvres
uniques) ont imposé cette iconographie singulière
qui s'inspire des images pop, mythologiques, féeriques, burlesques,
religieuses ou érotiques. Autant de thèmes abordés
par leur travail, autour desquels cette exposition est construite.
Leur esthétique originale trouve sa source
tant dans l'histoire de l'art (le baroque, le XIXe siècle…)
que dans la culture populaire et l'imagerie contemporaine. Leurs
sources d'inspiration sont multiples : les voyages, la musique et
les variétés, le cinéma et la télévision,
le monde de l'enfance, l'art religieux d'ici ou d'ailleurs, les
mythologies, les images d'actualité… Les deux artistes
explorent ces thèmes qui s'inscrivent dans l'imaginaire collectif
de façon récurrente au fil des années et réinventent
des images sans frontières ni tabous. Pierre et Gilles réalisent
essentiellement des portraits et autoportraits qu'ils abordent avec
provocation, ironie, tendresse ou gravité.
"Les autoportraits ont jalonné notre
travail depuis nos débuts. C'est un rituel qui nous permet
de nous dédoubler, comme être face à un miroir
; ils nous reflètent et nous montrent tels que nous sommes.
Ce sont aussi des expérimentations, des recherches très
personnelles que l'on ne peut réaliser qu'avec nous."
Ils ont photographié les stars de la chanson,
du rock, de la mode, de l'art, du cinéma ou du monde de la
nuit, tout autant que les anonymes rencontrés au fil de leur
vie. Leurs créations sont les fruits de ces rencontres particulières
; elles sont toujours réalisées selon le même
processus, qu'ils maîtrisent entièrement : une fois
définis les choix du modèle et de la scène,
ils font un dessin préparatoire, base de discussion pour
la création des décors, des costumes et du maquillage.
La photographie est réalisée à l'atelier, où
le modèle vient poser au milieu du décor ; elle donne
lieu à un tirage unique, qui est ensuite peint. L'œuvre
n'est vraiment achevée qu'après création d'un
encadrement spécifique, conçu par les artistes comme
une extension de l'image.
Un catalogue monographique est publié à
l'occasion de l'exposition, aux Éditions Taschen (parution
prévue fin juin) ; environ 450 pages, avec 290 œuvres
reproduites en pleine page couleur.
Pierre et Gilles sont représentés
par la Galerie Jérôme de Noirmont, Paris. |
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"Notre grande famille. Une esthétique
de la réconciliation"
Paul Ardenne, extraits du texte à paraître
en juin 2007 dans un ouvrage sur Pierre et Gilles édité
par Taschen
"On ne présente plus l'œuvre
de Pierre et Gilles. Leurs travaux sont mondialement connus. Leur
style si particulier a fini par faire école, tous azimuts
: dans la publicité, dans le vaste florilège des images
de mode, notamment. (...)
L'éblouissement ? Voilà bien
ce que l'œuvre de Pierre et Gilles, débordante de beauté
superlative, livre avec le plus de constance, depuis trente ans
à présent (Iggy Pop, 1977). Mais pas seulement. Empruntant
à l'esthétique populaire son goût des formules
visuelles séduisantes, l'image type signée Pierre
et Gilles — un portrait arrangé — se caractérise
aussi par sa surcharge protéiforme, ambivalente à
dessein. Beauté de la composition, soit, mais alors mise
en scène de manière volontiers exagérée.
Travail sur la couleur des plus raffinés, mais outré.
Extrême précision du rendu mais également lissage
esthétisant, d'esprit kitsch à la puissance deux,
un brin interlope. Modèles que le titre de chaque œuvre
désigne par leur prénom mais arrachés pourtant
à leur identité concrète par une transfiguration
vestimentaire et un mode de présentation qui en font des
emblèmes, plus que des figures humaines. Ambiguïté
partout. Jusqu'à la célébration plastique du
corps humain. Pour transparente que soit celle-ci, elle n'en revêt
pas moins chez Pierre et Gilles une inévitable qualité
d'équivoque. (...)
Dès les débuts de leur collaboration,
en 1976, Pierre est celui qui photographie et Gilles celui qui peint,
selon la formule consacrée. Aucun changement n'a affecté
depuis lors cette pratique artistique à deux regards et quatre
mains. (...)
Un personnage unique, en général,
"blasonne" chacune de leurs images, sauf si leur sujet
est celui des combattants solidaires, des amants réunis ou
du couple que Pierre et Gilles forment eux-mêmes : Les Jardins
du Paradis, Adam et Ève, Les Amants criminels, Les Cosmonautes
ou encore Les Mariés, par exemple. La mise en forme plastique,
ici, veut signifier par l'image un destin personnel. La facture
du portrait pierre-et-gillien est elle aussi immuable : nul changement
significatif en trois décennies de labeur acharné
et au prorata de quelque quatre cents réalisations. Sinon
de très rares portraits réalistes (Les Enfants des
voyages photographiés aux Maldives, en 1982), le portrait
type que signent Pierre et Gilles s'affiche invariablement comme
un portrait arrangé et mis en scène. Moins que pour
lui-même, le sujet photographié y est présenté
travesti, endossant l'habit ou le statut d'un autre : ceux, diversement,
d'une figure de la mythologie antique (Ganymède, Mercure,
Méduse…), de l'histoire religieuse (Saint Sébastien,
Saint Augustin, Bouddha…), du marin, du voyou ou de la femme
fatale, du héros de cinéma (Anakin Skywalker) ou de
la littérature (Le Capitaine Nemo, Le Dahlia noir), de la
figure princière (Le Jeune Pharaon), à moins qu'il
ne s'agisse de signifier une allégorie (La Mort, L'Innocence).
C'est en toute décontraction que les canons chers aux deux
artistes empruntent à l'esthétique populaire, celle
du chromo, de l'imagerie de type Poulbot et Titi parisien, à
celle, également, de l'image de mode, convoquée et
exploitée jusqu'à saturation, à celle enfin
du répertoire gay soft, à mi-distance entre le glamoureux
et le style plus ouvertement "hard" d'un Tom of Finland.
(...)
Chaque image, chez Pierre et Gilles, est l'expression
conjointe d'une affirmation et d'une incertitude. De qui y parle-t-on
: de l'homme en général, de l'homme en particulier,
d'un modèle lambda, de ses fantasmes personnels, fantasmes
dont le déguisement fournirait l'aveu implicite ? Entre résonances
pop et sulpiciennes, le portrait que façonnent Pierre et
Gilles opère à mi-chemin entre l'identification et
la parabole. Le modèle qui pose pour les artistes, dans le
titre de l'œuvre, est le plus souvent nommé et, comme
tel, identifiable. Déguisement et maquillage, en contrepartie,
lui confèrent une identité inédite, qui est
la sienne sans l'être, qui le déréalise, le
propulsant de concert dans le périmètre des figures
mythiques. (...)
Appréhendée dans la totalité
des figures qu'elle met en scène, au-delà de la sphère
homosexuelle à laquelle elle ne se contient pas, l'œuvre
de Pierre et Gilles fait l'effet surtout d'un condensé d'humanité.
Une humanité que l'on va dire familiale, où les individus
diffèrent, où les époques diffèrent
aussi, où les thématiques également divergent
mais où tout pourtant semble réuni. Ce tour de force
agrégatif, rançon d'un style homogène indéfiniment
reconduit, a pour effet de cimenter la peuplade des corps pierre-et-gilliens,
de l'unifier en dépit de ses dépareillements. (...)
Face à cette œuvre, superbe déclaration
d'amour en faveur de l'humanisme, il s'agit d'oublier notre conception
déchirée de l'humanité, conception déprimée
héritée des traumatismes du XXe siècle, de
la dépersonnalisation induite par la société
de masse et la technique instrumentaliste, et d'accepter d'envisager
une autre humanité possible. Une humanité, en l'occurrence,
où les laids seraient devenus beaux, où le martyre
ne ferait pas mal, où l'horreur serait supportable sinon
jolie, où la mort ne tuerait pas, bref, où l'amour
avant tout règnerait en maître du monde. Utopie totale,
certes, dont nous devons toutefois retenir le message subliminal,
bien concret, lui, sinon de nature à nous inciter à
l'engagement, celui de l'érotisme comme liant social majeur.
L'image, chez Pierre et Gilles, est un vecteur fondamentalement
érotique, érogène même : on n'y frotte
les yeux que pour aimer la figure de nos semblables et, par rebond,
nos semblables eux-mêmes et en bout de course nous-mêmes
enfin, entités respectables de la grande famille humaine."
Paul Ardenne |