Je remercie le Président du Centre Pompidou, Bruno Racine
et son directeur Alfred Pacquement de m'avoir invitée à
apporter ma contribution à une relecture de l'œuvre
d'Yves Klein.
Alors que ses amis de l'époque disparaissent d'une façon
inquiétante, Arman, Rotella, Soto, Kosta Alex, Raymond
Hains faisant suite à Tinguely, Niki, Tarica et Pierre
Restany et les autres, il est de mon devoir, aujourd'hui, de témoigner.
Qui était vraiment Yves Klein, l'Artiste, l'Homme ?
Yves se sentait en mission, le dépositaire d'un message,
une force intérieure le poussait toujours à aller
plus loin...
Faut-il y voir la marque d'un génie? Je le crois. Suis-je
de parti pris ? Je ne le pense pas, les quatre années que
j'ai partagées et vécues à ses côtés,
les presque cinquante ans que j'ai passé au contact de
son œuvre, l'émerveillement régulier à
la découverte de ses intentions ont fait de moi une privilégiée.
Notre appartement, 14 rue Campagne Première avec ses 80
m2 faisait rêver nos amis artistes, mais il était
tout: le studio, l'espace de vie, la pièce de réception.
Les 35 m2 du salon/salle à manger ont été
le laboratoire de l'essentiel de son œuvre.
Une journée avec Yves commençait vers 8 heures,
il aimait se rendre au Select pour y lire son journal et prendre,
à la belle saison, son café à la terrasse
côté soleil du boulevard Montparnasse. La Coupole
était réservée au dîner et aux réunions,
débats, discussions jusqu'à très tard la
nuit, on y croisait le «tout Montparnasse» qui comptait.
J'ai le souvenir de Giacometti tout blanc du plâtre de l'atelier
faisant son entrée vers 1 heure du matin.
Lorsque Yves avait une «montée créatrice»,
la pulsion était impérative.
J'ai le souvenir du premier essai du suaire, il roula le tapis
du salon, fouilla dans les armoires à la recherche de tissu
blanc, il jeta son dévolu sur un lin qui provenait peut-être
d'un ancien drap... peut-être du trousseau de Marie Raymond
ou Rose Raymond ou de la Grand Mère.
Je préparais le bleu mythique IKB, mélange de V
14, d'acétone et de pigment d'outremer.
L'excitation ambiante était canalisée, il se sentait
en pleine possession de son art, un peu comme un chirurgien, il
savait rassurer les assistants et les modèles qui l'entouraient.
L'œuvre ANT 3 est aujourd'hui au Musée de Stuttgart.
Il était organisé et méthodique. Avant de
peindre, il protégeait le parquet par du papier d'emballage.
Quand les œuvres étaient sèches, il les punaisait
au mur, ensuite réunis en contemplation devant elles, nous
avions la gratification du travail accompli.
Lorsque le tableau était fini, sans jamais le retoucher
ni y ajouter le moindre artifice, il lui laissait vivre sa propre
vie, il pensait que la sensibilité de l'instant était
essentielle, elle était l'œuvre.
Lorsqu'il fit les tableaux de feu, il n'agissait pas différemment.
Lors de la séance au Gaz de France à Saint-Denis,
il réalisa un véritable marathon à la limite
de l'épuisement physique.
Nous avions une vision à deux niveaux, lui sur le sujet
en détail, moi à l'arrière avec une vue panoramique.
Nous étions en parfaite osmose, ce fut une expérience
magique. Il donnait l'impression d'être à l'écoute
de l'autre, il avait cette attitude généreuse qui
a pu faire croire à certains qu'ils étaient importants.
Posé, réfléchi, très compréhensif,
tolérant, indulgent, d'une énorme gentillesse, il
ne formulait pas de jugement sur les autres, je ne l'ai jamais
entendu dire du mal ou critiquer qui que ce soit. C'était
un être respectueux des arts, des individus et des cultures
et de la vie qui était pour lui la source de l'art et réciproquement
Il n'y avait jamais chez lui la moindre arrogance, son honnêteté
était totale.
Yves savait transposer son charisme dans ses tableaux sans retenue,
sans compromis, en toute simplicité, sans intellectualisme
et sans psychologie. Si ses tableaux, ses écrits, ses actions
peuvent être déstabilisants pour certains, il a certainement
beaucoup souffert d'une certaine incompréhension de ceux
qui ne voyaient en lui que l'extériorité de sa démarche,
son sens du spectaculaire alors qu'il faisait de la sincérité
l'élément essentiel de son œuvre. Il connaissait
le prix à payer à la monochromie et surtout à
l'immatériel en Art et il l'assuma jusqu'au bout.
Je pense que pendant de nombreuses années encore, Yves
et son travail seront une énigme à découvrir,
les interprétations n'en n'ont pas, loin s'en faut, fait
le tour. Cette exposition donne à chacun la possibilité
de découvrir la fraîcheur et l'authenticité
de ses réalisations, surtout si l'on veut bien les regarder
sans à priori. Elles sont intemporelles, universelles,
au-delà des dogmes et des religions.
Le public découvrira pour le bien de tous que l'Art est
la Vie. « La Vie qui est l'Art absolu... »
Je ressens encore sa confiance qui aujourd'hui m'a aidée
à devenir ce que je suis et le remercie. La place et le
temps me manquent pour exprimer ce que j'ai vécu mais je
tenais modestement à témoigner. « Longue vie
à l'immatériel»
Rotraut Klein-Moquay
Source dossier de presse du Centre Pompidou