Frac Aquitaine Bordeaux

Caprice des jeux

Le Frac Aquitaine, dans sa tentative de prendre en compte une situation régionale au sens large, prend le parti de construire une exposition mêlant deux figures historiques, Eugène Atget et Pierre Molinier, à des artistes contemporains issus de la scène locale. À quoi s’ajoute une nouvelle oeuvre de la collection, celle du Révérend Acres, faisant figure d’invité inopiné. Cette exposition consiste en un jeu qui se décline à trois reprises : le 1er se permet de convier deux artistes aujourd’hui historiques. Le 2nd convie un intrus, non aquitain, mais agent perturbateur et doué d’omniscience. Enfin, le 3ème s’offre les services d’un nouveau commissaire, en la personne de Jean-François Dumont, qui interviendra, au terme du 1er mois d’ouverture, pour modifier l’accrochage.

Il y a donc là matière à expérimenter et à jouer des oeuvres et des possibilités de les associer différemment, ou de considérer l'art comme une terrain de jeux. «Ce que j'apprécie lorsque je suis au Frac Aquitaine et que je regarde par les baies vitrées, précise Jean-François Dumont, c'est le sentiment de ne plus être à Bordeaux. L'esprit, dans ce pli du paysage urbain, s'ouvre toujours au voyage. Avec les huit artistes sélectionnés par Claire Jacquet et quelques autres dont les oeuvres viendront en dialogue, je souhaite redistribuer les cartes de façon à faire résonner pleinement l'aphorisme de Torga : l'universel, c'est le local moins les murs.»

Dans ce jeu de rapprochement où se côtoient des oeuvres qui s’inscrivent différemment sur la ligne du temps –à la faveur d’un télescopage générationnel pourrait-on dire– deux figures emblématiques émergent : Eugène Atget et Pierre Molinier. Tous deux nés en Aquitaine, tous deux «photographes» au sens classique du terme, ils ont tous deux exploré des voies de recherche quasi obsessionnelle (ou inconsciemment conceptuelle) : celle d’une photographie d’architecture documentaire, volontairement privée de ses habitants chez Atget ; celle d’une photographie du travestissement et de l’autofétichisme chez Molinier. Dans cette confrontation se joue à la fois l’idée d’un cadre façonné comme un théâtre d’ombres, et en creux forcément labyrinthique, et celle du jeu des masques et des identités permutables, faisant écho au film Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick.

De là, une exposition prenant la forme d’une scénographie disposant chaque élément d’un tout restant à recomposer, une invitation à la dérive des attributions, pour démasquer ou se laisser perturber par d’étranges personnages en quête de dissimulation ou de soudaine révélation.

C’est le cas de la grande composition picturale de Muriel Rodolosse, de la série The Guise Of Satan du Révérend Acres et d’une toile de Valère Chanceaulme de Sainte Croix. Les masques ici s’affichent autant qu’ils ont la tentation de tomber. Côté décor, la dérive urbanistique d’Eugène Atget rentrera forcément en collision avec les jeux de piste de Michel Herreria, la caisse de résonance d’Eddie Ladoire opèrera de curieuses manoeuvres autour d’une forme mi-totémique mi-organique, tandis que la force des contrastes chez Pierre Molinier fera écho aux versions Yin et Yang d’Anne-Marie Durou.

Dans ce cadre, il y aura fort à parier que l’homme loup règlera ses comptes avec son coeur mis à nu, les membres du groupe de hard rock Kiss avec leurs emblèmes sataniques.