Maison Rouge Vraoum

MAISON ROUGE, Paris

VRAOUM! est une onomatopée qui fait image. C’est une trajectoire avec une bagnole à un bout et un concept à l’autre. Un bruit qui fait sens. Nous aimons bien les choses composites comme la bande dessinée, mi-populaires, mi- savantes. Ce qui ne veut pas dire que nous avons coupé cette exposition à la maison rouge en deux parties : l’art d’un côté, la bédé de l’autre. Pour nous, il y a de l’art de tous côtés, surtout là où on ne l’attendait pas.

VRAOUM! célèbre des rencontres entre des tableaux, des sculptures et des dessins. Jamais de hiérarchie, pas plus de clivages. La bande dessinée y apparaît en tant qu’art et l’art contemporain comme nourrie de celle-ci ; bref, une intense jubilation. Nous avons imaginé des rencontres entre ces deux univers souvent proches d’une manière très flexible. Parfois la bande dessinée donne à voir des ensembles ou genres autonomes comme le western, la science-fiction, l’érotisme, l’humour, les microcosmes, etc. Dans d’autres cas, les thèmes comme celui des « super-héros » ou des mangas ont provoqué les noces éclatantes des arts plastiques et des images d’albums.

Que la bande dessinée soit de l’art, cela se savait depuis des décennies et le mot de Warhol : « Le plus grand peintre du XXe siècle, c’est Walt Disney » n’était pas ironique. Mais le phénomène n’apparaissait pas avec évidence dans notre culture. Combien d’années avant que le Centre Pompidou ne fasse honneur à Tintin ? Cependant des amateurs éclairés, collectionneurs discrets et modestes agissaient dans l’ombre. Ce sont eux que nous avons contactés. Ils nous ont ouvert les portes de leurs cavernes d’Ali Baba : des planches originales par centaines, depuis l’aube du 9ème art (Richard Felton Outcault, Winsor McCay, Alain Saint Ogan, George Herriman, George McManus…) jusqu’à nos jours (Moebius, Philippe Druillet, Lewis Trondheim, Robert Crumb, Marcel Gotlib) en passant par les classiques européens (Hergé, Edgar. P Jacobs, André Franquin, Peyo, Jijé) et américains (Alex Raymond, Will Eisner, Milton Cannif). Parallèlement, les artistes, les collectionneurs d’art contemporain, les institutions et les galeries nous firent un accueil tout aussi généreux et enthousiaste.

VRAOUM! donnera donc à voir une série de peintres et sculpteurs, directement concernés par la bande dessinée : Jean-Michel Basquiat, Errò, Gilles Barbier, Wim Delvoye, Alain Séchas, Hervé Di Rosa et tant d'autres… L’apport de tous ces artistes est fort révélateur, non seulement sur le plan des images mais aussi sur celui, plus réflexif, des sémiotiques propres à la bande dessinée. Par exemple : qu’est-ce qu’une bulle (ou phylactère) ? Une parole écrite ! Un trou dans l’image ? Et une case, ses blancs d’inter-cases ?

On a cru très longtemps que l’œuvre, en bande dessinée, c’était l’album. Et par conséquent, les dessins originaux des plus grands créateurs furent occultés, voire totalement mésestimés ou perdus… Franquin déclarant « On marchait dessus chez l’imprimeur ! ». Les récentes ventes publiques de planches de bandes dessinées ont prouvé que la situation a totalement changé : les 800 000 euros pour la couverture gouachée de Tintin en Amérique par Hergé (1931) virent surgir un sommet à présent bien entouré. La cotation d’une œuvre n’est certes pas la ou une vérité, mais à coup sûr l’indice de l’état d’esprit d’une époque et de son désir collectif. Nos critères de sélection ne furent pas ceux des cotations et des effets médiatiques qu’elles déclenchent. Nous avons constamment privilégié la qualité artistique des œuvres. Ainsi, à côté des chefs-d’œuvre de Hergé, de Edgar. P Jacobs, de Winsor McCay, de André Franquin, de Bilal et de Moebius, on pourra admirer des planches originales exceptionnelles d’auteurs moins célèbres, voire tombés dans l’oubli : Benito Jacovitti, Edmond François Calvo, Alberto Breccia… VRAOUM! aura dans ce cas un rôle de révélateur et de découvreur.

Et l’Histoire du 9ème art ? Nous ne l’avons nullement négligée. VRAOUM! expose les premières planches de Windsor McCay, un original de Richard F. Outcault de 1916 comme des œuvres actuelles de Lewis Trondheim ou Charles Burns, par exemple. L’histoire est présente tout au long de ce parcours vraoumesque, mais pas d’une façon linéaire. Une nouvelle conception des données historiques a été ici mise à l’épreuve. Il s’agit d’une sorte de cartographie, de pliage et dépliage faisant apparaître les phases historiques du 9ème art comme des contrées, des îles, des continents.

Par exemple, l’école franco-belge de « la Ligne claire » est un territoire s’esquissant avec Alain de Saint Ogan avant 1930, atteignant son classicisme avec Hergé, mais poursuivant son esthétique avec Tardi et au-delà, après 1980. Le visiteur n’aura aucun mal à aligner tous ces fragments éclatants s’il le désire. Ou bien, il se réjouira de parcourir VRAOUM! comme un archipel et selon des trajectoires variables, avec accélérations et extases.